Voici l’homélie prononcée par l’évêque du diocèse de Sainte-Anne-de-la-Pocatière, Mgr Yvon-Joseph Moreau, lors des funérailles nationales de l’ex-député-ministre Claude Béchard.
« Lorsque nous sommes réunis dans l’amitié et la foi auprès de quelqu’un que l’on aime et que l’on admire et que cette personne vient de vivre le grand passage vers sa maison d’éternité, Dieu nous parle par sa Parole révélée et il nous parle aussi par la vie de cet être qui nous est cher. C’est ainsi qu’aujourd’hui Dieu nous parle par la Parole que nous venons d’entendre et il nous parle par tout ce que Claude a été, au cours de sa vie brève, mais bien remplie.
Depuis l’annonce de sa mort, mardi dernier, les témoignages n’ont cessé d’affluer, reconnaissant la grande valeur de l’homme politique et du ministre qui a servi dans plusieurs ministères; d’autres ont aimé rappeler les profondes qualités humaines de l’homme et les belles valeurs qui inspiraient sa vie. Au début de cette célébration, Hélène, la sœur aînée et la marraine de Claude, nous a présenté le visage du jeune frère, vif et enjoué, plein d’attentions pour les siens. Au terme de cette célébration, d’autres témoignages nous aideront à mieux découvrir les visages du collègue et de l’ami, du conjoint et du père aimés.
En cette réflexion fraternelle et croyante que je vais maintenant partager avec vous, à la lumière de la Parole de Dieu proclamée et à la lumière de notre foi au Christ, j’ai choisi d’attirer votre attention sur deux dimensions de la vie de Claude. D’abord, l’esprit de service qui a animé le jeune député et le ministre expérimenté : Claude avait la passion de la politique…
Et cette passion s’est traduite concrètement dans sa joie de servir les gens de son comté de Kamouraska-Témiscouata ainsi que la population du Québec dans ses diverses régions.
Même si cela n’est pas habituel, il est permis de voir l’engagement politique véritable comme la traduction concrète de cette façon d’aimer « par des actes et en vérité », prolongeant l’amour de Jésus parmi nous et incarnant l’amour de Dieu pour nous, ainsi que nous l’a fait voir saint Jean dans la Parole que Justine a proclamée. Il ne nous est sûrement pas familier de considérer l’engagement politique comme une haute forme de charité envers les autres.
Cependant, saint Thomas d’Aquin osait l’affirmer en son temps. Selon lui, lorsque l’engagement politique est vécu à cette hauteur, avec désintéressement et recherche du plus grand bien de tous, il devient la plus haute forme de charité. Car c’est une charité qui ne s’exerce pas seulement envers ses amis et ses proches, mais pour le bien de tous ses concitoyens et concitoyennes sans distinction, avec une attention particulière aux besoins des plus pauvres et des plus démunis!
C’est sans doute une perspective que nous avons à mieux découvrir en tant que citoyens et citoyennes et en tant qu’hommes et femmes engagés dans le vaste champ de la politique, devenu un service de plus en plus exigeant et difficile à bien remplir aujourd’hui. C’est une perspective que la vie de Claude peut nous aider à mieux percevoir, lui qui a su revêtir « la tenue de service» dont nous a parlé Jésus dans l’évangile.
En plus de sa passion pour la politique, Claude nous a révélé un grand amour de la vie dans ses différentes dimensions. Homme simple, amical et sensible, Claude a pu connaître comme nous tous, des moments de peines et de joies, des heures de réussites et de gloire, mais aussi des heures de souffrances et d’épreuves intimes…

Durant les deux dernières années de sa vie, alors que la douleur pouvait se faire envahissante et l’avenir incertain, il a choisi de vivre et de lutter jusqu’à la fin contre le cancer… Il disait lui-même : « il faut croire » ; on peut traduire : « croire en sa capacité de lutter, croire en sa capacité de faire encore un pas de plus, croire en la vie toujours possible ».
Il peut sembler que cette foi qui se manifestait en lui comme une belle énergie intérieure a finalement été mise en échec et que son désir de vivre a été comme frustré ! Mais… Si sa foi à lui, aujourd’hui, et si notre foi à nous également, étaient invitées à s’ouvrir à plus grand que ce que nous pouvons voir et mesurer…
Oui, apparemment, la mort a été la plus forte et elle s’est montrée victorieuse : « 41 ans, ce n’est un âge pour mourir », comme on l’a affirmé, et nous pouvons tous partager cette réaction qui nous glace l’esprit et le cœur. Mais nous pouvons aussi nous ouvrir à l’espérance que nous apporte le Christ mort et ressuscité pour nous…
La foi en Dieu et au Christ vainqueur de la mort ne se prouve pas, mais elle s’éprouve, elle se laisse pressentir de l’intérieur, à certaines heures de notre vie… Pour ma part, je vois un indice de ce pressentiment dans l’amour de la vie et dans la force du combat que Claude a mené jusqu’à la fin par amour pour les siens, par amour pour ses enfants qu’il espérait voir grandir et atteindre leur maturité. Claude ne nous a pas parlé de Dieu ni de sa foi en Dieu : c’est le jardin secret auquel il avait droit…
Mais son amour de la vie, sa foi en la vie, nous parlent du Dieu de la vie et de l’espérance en une vie plus forte que toute mort. Claude a déclaré un jour : « Personne ne mérite de mourir »…
Et Dieu répond à ce cri du cœur en nous révélant qu’il ne nous a pas créés pour la mort, mais pour la vie et que nous sommes promis à une vie en plénitude…
Devant la mort imminente, Claude a pu vivre un sentiment d’inachevé, d’inaccompli…
Notre espérance et notre prière pour lui aujourd’hui, c’est que Dieu le conduise à son accomplissement et à son épanouissement éternel en lui. La plus belle façon de nous préparer en vérité à la vie éternelle que Dieu nous promet, n’est-ce pas d’aimer la vie présente dans tout ce qu’elle nous offre de bon et de beau, dans la richesse des relations d’amour, d’amitié et de solidarité qu’elle rend possibles ?
C’est ainsi que notre vie présente, sans que nous en soyons pleinement conscients, et parfois pas du tout, devient la vie éternelle déjà commencée. Au-delà de la rupture apparente de la mort, il y a une profonde continuité entre notre vie quotidienne et la vie éternelle.
Claude nous laisse à nous tous de belles valeurs à méditer. Lui qui était encore jeune, il laisse ces valeurs à la jeunesse d’aujourd’hui qui cherche parfois ses raisons d’aimer et de vivre, ses raisons de croire en notre société, ses raisons de lutter et d’espérer encore…»
† Yvon Joseph Moreau,
évêque de Sainte-Anne-de-la-Pocatière
