Je n’étais pas encore adolescent, et après les beaux jours d’été, c’est bien à reculons que, soumis à la loi du temps, je m’avançais dans l’automne. Venait alors le temps des feuilles mortes, des pluies froides et, surtout, celui des grandes marées. C’était des jours au climat extrême quand le vent s’alliait au mouvement effréné des vagues venant se déchirer sur les rochers de la grève avec fracas. Cette fureur avait quelque chose de grandiose qui avait le don de m’émouvoir chaque fois profondément alors que j’étais pris d’un sentiment proche de la peur, de la panique même. En vérité, il s’agissait d’une exaltation fébrile devant un spectacle plus grand que nature.
Le tout débutait par des murmures indéfinis et sporadiques venant du large. Ils s’enflaient au fur et à mesure que le fleuve gonflait et que ses eaux recouvraient les galets et les joncs se partageant la batture entre les vastes espaces de vase bleue.
Mon père devinait l’événement qui se préparait. Il n’en continuait pas moins de travailler le bois dans le calme confortable de sa boutique.
Puis arrivait le moment où les premières lames venaient buter contre un remblai de terre à la limite de l’anse qui succédait à l’enclos du poulailler dressé tout près d’un orme gigantesque.
Alors que l’odeur de l’eau l’emportait peu à peu sur celle des planches fraîchement coupées qui s’empilaient dans l’atelier, il sortait voir ce qu’il advenait véritablement de la marée. Le ciel était maintenant bas, le temps, brumeux, et je me souviens qu’il flottait dans l’air une senteur proche de celle des poissons, ce qui me répugnait.
L’heure était venue.
Mon père chaussait ses grandes bottes et passait un ciré dont lui avait fait cadeau un cousin, pompier dans la ville de Québec. Ses précautions prises, avec l’expression d’un conquérant résolu, il allait prendre dans un appentis des orins gros comme des avant-bras à l’aide desquels il attacherait le poulailler au gros arbre.
De là, commençait la bataille des vagues qui venaient écumer jusqu’aux premières marches de la maison. Elles se succédaient à un rythme fou, répétant avec force un mouvement qui m’aurait emporté si je ne m’étais réfugié sur le toit de l’atelier de mon père où je me tenais coi, couché sur le ventre.
Lorsque j’y repense, le temps des marées m’apparaît comme celui de moments exceptionnels dont la beauté déchirante ne peut vraiment être mesurée que par ceux qui, dans le Bas-du-Fleuve, l’ont vécu. La folie des éléments atteignait des proportions quasi surnaturelles pour lesquelles j’ai encore le plus absolu des respects.
