La dictée du Salon du livre de la Côte-du-Sud a couronné ses gagnantes en fin de semaine dernière (voir photo).
Voici maintenant le corrigé de la dictée.
Fable
Comme les élections approchaient, je m’enquis de l’endroit où fêteraient les élus. Je me rendis sur les lieux et identifiai une porte de service.
Le soir du scrutin, je quittai mon bled en camionnette avec mes achats chez l’armurier. En passant par la ruelle, j’allai cogner à la petite porte repérée. Un technicien m’ouvrit, surpris. Je l’abattis en plein cœur d’une balle qui atteignit un autre employé qui s’effondra.
Un garde de sécurité me jeta au sol quand ma pétoire mal entretenue s’enraya. Des policiers me menottèrent et me jetèrent dans une voiture cellulaire pendant que je vociférais « Les Anglais arrivent ! Les Anglais se réveillent ! »
Je fus emprisonné. Louvoyant à travers le labyrinthe d’une justice aussi anémique que laxiste, j’eus trois ou quatre avocats et profitai de tous les atermoiements, les ajournements et les faux-fuyants autorisés durant quatre ans. Aux contribuables, la litanie des frais de justice et de psychiatrie ! Mon interview manigancée à la radio n’eut pas l’heur de plaire à certains. Des chiâleux ! N’empêche, le silence têtu du parti politique perdant à l’époque montre que je ne mystifiai pas tout le monde.
Il est curieux que la presse me qualifiât de « présumé coupable ». Je défie quiconque de se faire désigner ainsi s’il a été appréhendé dans une ruelle de Montréal à 22 heures, portant robe de chambre et cagoule de ski, armes à la main, après avoir descendu deux types.
Aussi couard que combinard, je tentai de faire croire à un accès de fureur passagère m’ayant mené à un excès. Vint le procès. Je ne témoignai pas. Quoique mon sang n’eût révélé aucune intoxication, mon psy étira ma défense quasi au mépris de l’éthique : « Trop d’excitants lui sont montés au crâne. » Le système limita la tâche du jury à une question unique : avais-je la cervelle tourneboulée ?
Incapables de ne pas me condamner, les jurés, par une entourloupette, me jugèrent coupable de « meurtre non prémédité ». Omis l’arsenal, oubliée ma balade d’artilleur en peignoir ! Comme si c’était à l’improviste que je trucidai un homme et bouleversai la vie de sa famille et que j’en rendis un autre infirme à vie ; il ne travaillera plus, sa femme et ses trois petits paieront aussi longtemps.
Comprenez que, si j’avais été jugé coupable d’assassinat, des hurluberlus se seraient moins interrogés sur ma raison que sur mes raisons. Jamais sondé sur ma motivation profonde, j’ai commis le meurtre raciste parfait : un assassinat indigne d’accusations sur le fond par l’État.
