Des veilles de Noël me reviennent chaque année des souvenirs épars qui font renaître en moi émotions et sentiments qui composent ce qu’il est convenu d’appeler la magie du temps des Fêtes.
Alors que de ma fenêtre j’observe la neige qui tombe et qu’à travers la bourrasque brasillent les lumières joyeuses dont le voisin d’en face a décoré sa maison, je me rappelle mes 12 ans, à Trois-Saumons.
C’était le 24 décembre et un épais blizzard soufflé par un vent froid avait effacé le paysage : on ne voyait plus que le nuage blanc qui, depuis l’aube, couvrait tout, et dans lequel un à un se diluaient nos repères.
En dépit d’un temps à ne pas mettre un chien dehors — nous faisions-nous croire…— ma mère, qui devait faire le ménage et, surtout, préparer le réveillon auquel étaient invités un vieil oncle bourru, sa femme au caractère cassant et leur fille qui nous traitait de haut parce qu’elle étudiait en ville, nous dit d’aller jouer dehors.
D’abord incrédules, force nous fallu de comprendre qu’elle ne parlait pas en l’air. Fatalistes, nous avons donc revêtu nos manteaux de laine, chaussé nos bottes fourrées, enfilé nos mitaines et enfoncé notre tuque au ras des yeux. Pour compléter le tout, avant de nous enfoncer pour de bon dans le froid mordant, nous avons ceint étroitement le bas de notre visage d’un foulard reçu en cadeau le Noël précédent.
Dans ces costumes qui ne laissaient de libre que nos prunelles, nous n’étions ni plus ni moins que des bédouins de l’hiver.
Le vent sifflait, la neige piquait les yeux.
Un bon moment, plaqués contre un mur de la maison à l’abri de la bourrasque, nous sommes demeurés totalement interdits n’osant nous résigner à notre sort, bougonnant et protestant contre la cruauté des adultes.
Peu à peu cependant, il nous a semblé que le temps se révélait moins désespérant que nous l’avions estimé et, surtout que les bancs de neige, qui atteignaient des hauteurs prodigieuses, exerçaient sur nous un attrait irrésistible. Aussi, remontant la brise déchaînée, penchés contre la poudrerie, nous nous sommes dirigés vers la petite cave située sous le balcon arrière pour y prendre nos pelles. Munis de ces armes contre l’hiver, nous nous sommes aussitôt attaqués au premier monticule dont la taille nous paraissait absolument gigantesque.
La neige était à la fois belle, légère et consistante. Nos mouvements répandaient dans nos membres une chaleur réconfortante et à mesure que nous creusions, nous nous enthousiasmions. Des bouffées de bonheur nous prenaient par vagues. Un rien nous faisait rire.
Nous étions heureux.
Après avoir prestement foré un étroit tunnel, nous avons dégagé un bel espace de la dimension d’un igloo. Fiers de nos travaux, nous avons savouré le confort de cet abri qui nous isolait de l’agressivité du vent et de la désolation d’un paysage effacé par la tempête. Et nous nous sommes mis à croire à nos contes d’enfants où des héros construisaient d’improbables habitations, sans pierre et sans charpente, n’ayant pour seule architecture que leur imagination spontanée.
Tels des dieux bâtisseurs, nous avons creusé galeries, passages, corridors, lesquels débouchèrent dans des pièces rondes, triangulaires, carrées…
La poudrerie avait beau souffler, le froid, sévir, nous n’en avions cure. Notre seule inquiétude était d’être rappelés à la maison par notre mère.
Il n’empêche qu’après quelques heures, la faim nous a ramenés à la réalité. Nous avons couru contre le déchaînement de l’hiver et pénétré en trombe dans le tambour. Des odeurs de cuisine sont venues nous chercher. Avec des gestes empressés, nous avons quitté nos costumes et sommes entrés à l’intérieur.
Nous craignions d’être en retard, de trouver notre mère irascible, bousculée par ses préparatifs, anxieuse à l’idée d’oublier quelque chose, de négliger un détail…
Pendant que nous n’osions quitter le tapis de l’entrée où nous nous tenions cois, voilà que bêtement nous vint l’idée qu’elle pourrait bien prendre au plus mal notre initiative.
Or, avant que nous n’enfilions de nouveau à la hâte nos habits d’hiver, elle vint nous accueillir et, l’expression amène, s’enquit de l’état de notre estomac. Sur le coup, sans doute, des instants lumineux que nous venions de vivre, de Noël qui avançait à grands pas, de toute cette exaltation qui nous tenait, nous nous sommes mis à parler et à parler, à jubiler même, nos mots jaillissant à la queue leu leu pour former des guirlandes qui se mêlaient, s’entrecroisaient.
— Doucement, allons! Du calme!
Puis :
— Ne bougez pas, mes amours, je reviens.
Nous sommes restés plantés là, à nous regarder, les yeux pleins d’interrogation mais la mine réjouie. Derrière une grande baie vitrée, la neige continuait de tomber et le vent sifflait par un interstice entre la porte et son cadre. Ma sœur alla pousser le battant et revint attendre notre mère, le cœur, comme moi, aux aguets.
Avant que nous ayons eu le temps d’imaginer ce qui nous attendait, celle-ci revint avec les boîtes à lunch normalement utilisées pour nos dîners à l’école.
— Voilà! Vous avez du poulet chaud que mangerez avec vos doigts. Il y a aussi du lait, des morceaux de pain, des tablettes de chocolat et quelques poissons forts.
— Des poissons forts!
— Des rouges et des blancs.
Ces poissons, à la cannelle, n’apparaissaient jamais avant la nuit de Noël. Ma mère les disposait près de nos serviettes au réveillon, trois par enfants, et ils concluaient le repas en guise de digestif, après la bûche.
— Allez !
Nous avons compris. Avons revêtu à nouveau nos chauds survêtements et nous allions retourner dans notre château de neige quand ma sœur exprima une idée que ma mère — j’en étais persuadé – aurait pu trouver « extravagante » (c’était l’une de ses expressions) :
— Est-ce qu’on pourrait prendre des bougies ?
À notre étonnement, notre mère marcha sans hésiter vers le tiroir d’une commode où elle les rangeait et nous remit trois belles chandelles aux couleurs des Fêtes.
Quelques instants plus tard, après avoir traversé le bras de tempête qui rageait entre la maison et le banc de neige que nous avions excavé, nous avons pénétré dans notre tunnel et remonté jusqu’au plus grand des espaces que nous nous étions aménagés. Le sol en guise de nappe blanche, nous avons déballé notre festin et mangé comme des gourmets.
Ce Noël-là, ce fut notre réveillon, l’un des plus beaux de notre enfance.
Lorsque, après la messe de minuit et la remise des cadeaux, nous avons pris place à table avec les invités, c’est la féerie de notre repas pris dans le cœur même de l’hiver qui semait des étoiles dans nos yeux.