Comme chaque année, Le Placoteux invite le récipiendaire du Prix Philippe Aubert-de-Gaspé, connu lors du Salon du livre de la Côte-du-Sud, à écrire le Conte de Noël du Cahier des vœux de Noël du journal. Cette année, le contre provient de la plume de M. Maurice Gagnon, rédacteur en chef du Placoteux.
Durant de longues années, j’ai hésité à raconter cette histoire de peur d’être pris pour fou. Maintenant que vous me connaissez depuis assez longtemps pour savoir que je le suis, j’ai finalement décidé de vous la dévoiler. J’aimerais quand même que vous en gardiez le secret. Je ne voudrais pas que mon indiscrétion prive quiconque de faire ce magnifique voyage.
Il existe quelque part un château où les personnages des contes qui ont bercé notre enfance se retrouvent à tous les Noëls pour une grande fête. Une certaine nuit du 24 décembre, une fille sans âge en crinoline m’invita à cette fête en me prévenant qu’à mon retour, je n’en garderais aucun souvenir.
« Il faudra que je te ramène à l’aube. », me dit-elle.
Comment m’y suis-je rendu? La fille toucha mon lit de sa baguette magique et il s’envola à travers la fenêtre ouverte. Ce n’est qu’une fois dans le ciel que je remarquai qu’elle avait aussi transformé mon pyjama en jolis vêtements de bal.
Imaginez mon émerveillement de me retrouver à cet endroit en compagnie d’Hansel et Gretel, de Blanche-Neige, du Petit Poucet, de la Belle au Bois dormant, de Cendrillon, de Pinocchio… Ils y étaient tous. Même les trois petits cochons avaient accepté l’invitation à condition que les saucisses dans le bacon ne fassent pas partie du menu du réveillon.
En rentrant dans le château, je trouvai un soulier de verre sur le sol.
« Il appartient à… », me lança mon accompagnatrice, croyant bien faire.
Aussitôt, je l’interrompis, heureux de lui montrer que je connaissais déjà l’univers de mes hôtes.
« À Cendrillon, je sais… Je vais lui rapporter. »
Je n’avais jamais vu la fille à la pantoufle de verre autrement que sur des illustrations de livres d’enfants. Je la reconnus tout de suite à son pied nu et au fait qu’elle portait dans l’autre un soulier identique à celui que j’avais trouvé.
« C’est à vous ? », lui dis-je en tendant le soulier.
Elle soupira tristement.
« Oui, c’est le mien… vous voulez bien me le mettre », dit-elle, d’une voix lasse, en s’asseyant sur un fauteuil de velours et en pointant le pied. « J’aurais préféré que ce soit le prince qui me le rapporte, mais ça ira. »
À mon tour je soupirai.
« Désolé, mademoiselle, je peux le lui remettre. »
« Non, ça ne servirait à rien, le charme est raté. Par votre faute. Alors, chaussez-moi qu’on en finisse. Et n’allez surtout pas vous imaginer que je vais vous épouser. »
« Puis-je au moins vous inviter à danser ? »
« Oui, je veux bien. »
Et quand la musique se mit à jouer, je valsai pour la première fois avec Cendrillon sur une musique de Johann Strauss.
Puis, une vieille dame interrompit les musiciens en frappant sur une casserole avec une cuillère de bois. J’en conclus qu’il s’agissait de la grand-mère du petit Chaperon rouge qu’elle tenait par la main.
« Pendant que vous dansiez, le Père Noël est venu déposer sous le sapin un cadeau pour chacun de vous. Je vous invite à passer dans le grand salon pour déballer le vôtre. »
Ces paroles furent accueillies par des cris de joie. Blanche-Neige faillit même s’étouffer avec un morceau de pomme. Je lui tapai dans le dos et elle le recracha.
« Elle n’était pas empoisonnée, j’espère », lui dis-je pince-sans-rire.
Elle eut un sourire forcé.
« Quelqu’un a vu la Belle au Bois dormant ? », lança le Chat botté.
« Je crois qu’elle fait la sieste. Vous voulez bien aller la réveiller ? me demanda la grand-mère. Sa suite princière est tout en haut de la tour centrale. L’escalier est juste là. »
Je montai à sa chambre, comme la vieille dame me l’avait demandé et j’aperçus une jeune femme d’une beauté sublime, allongée sur un lit à baldaquin, qui souriait dans son sommeil.
« Princesse, réveillez-vous, on vous attend pour la distribution des cadeaux. »
« Elle ne se réveillera pas, me lança d’une voix nasillarde la marionnette de bois qui m’observait depuis l’embrasure de la porte. Il n’y a qu’un seul moyen de la tirer de là et c’est de l’embrasser. »
«Vraiment… Mais… je ne la connais pas. Enfin, oui, mais… Pas vraiment. Vous voyez ce que je veux dire ? »
« Il vous faudra mettre la gêne de côté, mon vieux, sinon, elle est partie pour cent ans, la belle. Un baiser. Sur les lèvres. C’est le seul moyen. Croyez-moi. Je ne vous mentirais pas sur un sujet aussi grave un soir de Noël. »
« C’est le prince qu’elle attend… Je me suis déjà fait prendre à ce jeu avec Cendrillon. »
« Si mère-grand vous a demandé de le faire, c’est parce que c’est à vous que ça revient. »
Il était trop convaincant. D’une brève inclination du buste, je posai mes lèvres sur celles de la Belle qui balaya le dernier reflet de lune dans ses yeux d’un lent mouvement de cils. Elle ouvrit les yeux.
«Non ! Mais ça ne va pas !!! Qui vous a autorisé à m’embrasser, espèce de goujat !!! Je suis une princesse. Je pourrais vous faire jeter au cachot pour cela ! »
« Mais… pardonnez-moi, altesse. On m’a dit que c’était la seule façon de vous tirer du sommeil. »
« Le coup du fuseau de fil, on me l’a fait une fois. Ça suffit ! Qui vous a raconté pareille sornette ? »
Comme j’allais répondre, j’entendis rire la marionnette derrière moi. Me retournant pour réprimander ce plaisantin, je vis que son nez s’était allongé de six pouces.
« Pinocchio ! Tu mériterais que je t’enferme avec trois écureuils affamés ! », fit la Belle en agitant l’index.
Je descendis accompagné de la Belle au Bois dormant et de Pinocchio. Le salon était rempli de personnages et de cadeaux accumulés sous l’immense sapin décoré de boules multicolores et de lumières scintillantes. Le prince avait déposé un disque de Noël sur la platine de sa table tournante. La musique ajoutait de la magie à la fête.
« J’aimerais distribuer les cadeaux », grouina l’un des trois petits cochons.
« Non, c’est moi ! C’est moi ! », firent les deux autres.
« Pas de disputes, trancha mère-grand. Cette année, c’est Pinocchio qui distribuera à chacun son cadeau. En commençant par celui de notre invité, bien sûr. »
Il me présenta une boîte à laquelle était accrochée une petite carte portant mon nom. Je me dépêchai à l’ouvrir. Je fus un peu déçu d’y trouver un petit chapeau un peu bizarre. Simulant être content, je le mis sur ma tête, ce qui me donna une allure grotesque.
Cendrillon qui avait réprimé un ricanement en me voyant mettre le chapeau, perdit son beau sourire en déballant son présent.
« Que voulez-vous que je fasse d’une ardoise et d’une craie ? Je connais déjà le calcul et l’écriture. »
Blanche-Neige qui ne cuisinait pas reçut un livre de recettes.
« Et moi, que vais-je faire de ce livre ? J’ai un cuisinier au château qui prépare tous mes repas. »
À mesure que chacun ouvrait son cadeau, on entendait des cris de protestation.
« Ce tricot est bien que trop grand pour moi », fit le nain Grincheux.
« Et ce pantalon, il est bien que trop court pour moi, ajouta la grand-mère. À mon âge, je ne vois pas qui je pourrais émoustiller avec mes jambes à part le loup qui y verrait un festin. »
Hansel reçut trois rubans de soie. Gretel une breloque. Et les trois petits cochons reçurent une boussole.
« Un collier de perles, c’est inutile pour moi », soupira le loup.
« Je n’entrerai jamais dans cette robe, elle est trop petite », s’étonna Chaperon rouge.
« Et moi, du parfum. Beurk », grimaça le chat.
« Un fleuret… mais je ne vais tout de même pas me défendre moi-même », fit Blanche-Neige, offusquée.
« C’est le pire cadeau de toute ma vie », lança Le Petit Poucet en repoussant le gros os qu’il avait reçu.
À cet instant, la grand-mère, le regard songeur, se gratta la tête.
« Dis-moi donc, Petit Poucet, si tu avais reçu la boussole en cadeau, est-ce que tu aurais été heureux ? »
« Bien sûr que oui, je ne me serais plus jamais perdu en forêt, m’évitant de devoir semer des cailloux sur ma route. »
« Je vois…, dit-elle d’une voix chevrotante. Et toi, invité, ce tricot qu’a reçu Grincheux ne t’irait-il pas mieux que ce chapeau qui, toutefois, ferait très bien à Hansel ? »
« Oui, répondis-je. Il est splendide et de ma taille. »
« Et moi, j’adore ce chapeau », enchaîna l’enfant.
« Tout comme, la breloque ornerait avantageusement ton vêtement, Chaperon rouge. Le collier de perles serait tout désigné pour vous, altesse », dit-elle à la Belle au Bois dormant. L’ardoise te serait très utile, Pinocchio pour apprendre l’alphabet. Ta peau, Blanche-Neige, émanerait d’effluves divins, grâce à ce parfum. Alors que le fleuret serait à sa place à la ceinture du Chat botté. Gretel serait ravissante dans cette robe offerte au Chaperon rouge. »
Tous acquiescèrent.
« L’os pour moi », hurla le loup.
« Nous sommes trois, les trois rubans sont pour nous », lancèrent en cœur les trois petits cochons.
« Votre pantalon, grand-mère, est de ma taille, c’est génial, ajouta le nain. Comme vous êtes une excellente cuisinière, je crois que le livre de recettes est pour vous. »
La grand-mère frappa dans ses mains pour calmer tout le monde.
« Silence! Je crois que le mystère est résolu. Je te soupçonne, Pinocchio, d’avoir remplacé les cartes sur les cadeaux. C’est pourquoi ils n’ont pas été donnés aux bons destinataires. »
« Ce n’est pas moi qui ai fait cela, je vous jure »
« Pinocchio ! »
« Puisque je vous le dis… Et pourquoi aurais-je donné mon propre cadeau ? »
« Regardez, observa Cendrillon. Son nez n’a pas rallongé. Je crois qu’il dit la vérité. »
À cet instant, on entendit frapper dans la vitre. Tous se retournèrent et eurent le temps de voir rire un lutin avant qu’il ne disparaisse comme il était venu. Puis, nous avons tous, chanté, mangé et dansé jusqu’à ce que la lueur du jour se dessine à l’horizon.
« Il faut te ramener tout de suite », s’écria la fille en crinoline.
« Sinon il sera changé en citrouille », se moqua Cendrillon.
Après avoir remercié mes amis, mon lit m’attendait devant le château. Une fois dedans… je m’endormis. À mon réveil, je me suis demandé si tout ceci n’avait été qu’un rêve. J’aurais pu le croire, n’eût été le parfum de Blanche-Neige planant au-dessus de ma nuque.
Et parfois, quand quelqu’un me dit « tu as un beau gilet, c’est nouveau » en voyant le fameux tricot rapporté du pays des contes, je réponds que non, qu’il a peut-être l’air neuf, mais que je l’ai depuis très, très longtemps.
Pensent-ils encore à moi, parfois ? Comme moi je pense à eux. L’autre jour, un drôle de petit bonhomme m’a abordé devant le bureau de poste.
« Ne mets pas tes lettres là-dedans, me dit-il. Il paraît que même les poupées en crinoline utilisent Internet, maintenant. »
Je me mis à rire.
« Tu crois ? »
« Oui… Et il semblerait que l’une d’elles, sans trop savoir pourquoi, pense à toi chaque fois que son ordinateur lui suggère d’effacer la mémoire cache. »
Il se mit à rire.
« À moi ? »
« Oui, je te reconnais, tu es le lutin », dis-je.
« C’est moi et c’est grâce à moi, dit-il en clignant de l’œil, que tu peux te rappeler de cette nuit magique. Garde le secret. »
« Même si je décidais un jour de raconter cette histoire, qui me croirait ? », demandais-je au petit personnage.
« Plus de gens que tu penses… Tu n’es pas le seul à qui cette jeune fille a ouvert bien grand le livre de l’imagination à travers l’univers des contes. »
J’ai oublié de vous dire son nom. Peut-être la connaissez-vous. Elle s’appelle Fanfreluche.
