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Mes oiseaux pas si rares

Mon écureuil en pleine performance gymnastique. Il a eu sa pinotte. Photo : Marc Larouche

Il y a quelques années, ma cour arrière était surtout reconnue pour les canettes de bière vides qui témoignaient d’un party un peu trop réussi. Aujourd’hui, comme vieux je suis, les canettes ont été remplacées par des mangeoires. J’ai troqué les lendemains de veille contre les levers de soleil.

Et je dois vous avouer que je suis devenu accro. Je pourrais passer des heures à observer les allées et venues de mes nouveaux amis ailés. Une petite société parfaitement organisée.

Les chardonnerets jaunes, les mésanges, les sittelles et les autres petits chanteurs mangent souvent côte à côte dans une harmonie presque touchante. Puis arrivent les geais bleus. Deux secondes plus tard, une corneille débarque. Et là, c’est le début d’un combat épique, pour une pinotte. Tellement de ressemblances avec la vraie vie. Et finalement chacun repart de son côté avec l’air de dire : « Bof… y en aura d’autres ». Et il y en a d’autres. Je le sais, c’est moi qui les apporte.

Les oiseaux sont difficiles. Les pics chevelus raffolent des arachides écalées. Les geais bleus, eux, les veulent encore dans leur écaille. Les chardonnerets ne jurent que par le Nyjer. Les cardinaux préfèrent les graines de tournesol. Noir.

Les écureuils, eux, semblent prendre un malin plaisir à ridiculiser mes efforts pour les décourager. J’ai essayé les poteaux lisses, les lumières, les branches molles, rien à faire. L’autre jour, j’en ai surpris un qui faisait le grand écart entre un arbre et une mangeoire dans une position qui lui aurait valu une médaille olympique en gymnastique. J’étais tellement impressionné que je l’ai laissé faire. Il l’avait gagné sa pinotte.

Et comme si ce n’était pas assez, voilà qu’un raton laveur s’est invité dans l’histoire. Je ne l’ai aperçu qu’une seule fois, mais je sais qu’il me visite fréquemment. Mon vieux pommier porte encore les cicatrices de ses ascensions nocturnes. Visiblement, lui aussi avait entendu parler de mon restaurant cinq étoiles.

Le pire, ce sont, semble-t-il, les mélanges de graines. Un peu comme un buffet universel. Un peu de chinois, un peu d’italien, un peu de québécois, de marocain, de camerounais, tout dans le même plateau. Résultat ? Tout le monde fouille. Tout le monde trie. Tout le monde en met partout. À force de vouloir plaire à tout le monde, on finit surtout par gaspiller, au grand plaisir des tourterelles tristes, qui mangent ce qui est tombé.

Parlant de tourterelles tristes, ça me rappelle ma mère. Un couple de tourterelles tristes avait fait son nid au-dessus de la fenêtre de la chambre de mes parents. Un samedi matin, ma mère, une lève tard, sort de sa chambre, agrippe le balai et bondit dans le passage, lasse d’entendre grouuuuu grouuuuu, en disant : « les maudites tourterelles, elles vont avoir une maudite bonne raison d’être tristes ! ». Je n’ai jamais vu un nid prendre le bord aussi vite. J’ai ri. Je la ris encore.

Les mangeoires de la vie

Toujours est-il que depuis que j’ai installé mes mangeoires, je découvre que la nature est une excellente professeure. Elle nous enseigne la patience. Elle nous rappelle que chacun a sa place, ses préférences et son caractère. Que certains sont bagarreurs, d’autres timides. Qu’il y a toujours un gourmand, un opportuniste, un acrobate, et même un voisin qui arrive juste quand le buffet est servi.

Je réalise que je ne nourris pas seulement les oiseaux. Je nourris aussi une partie de moi que j’avais un peu oubliée. Dans un monde où tout va trop vite, où les nouvelles sont rarement réjouissantes, et où les gens se chamaillent pour des pinottes, c’est étonnamment apaisant de regarder de vraies bêtes se chamailler pour une vraie pinotte.

Il y a quelques années, je ramassais des canettes vides dans ma cour. Aujourd’hui, je remplis des mangeoires. Je ne sais pas si c’est ça, vieillir. Si c’est le cas, ça me va. Et demain matin, je serai probablement encore là, café à la main, à regarder une corneille et un geai bleu se battre pour une pinotte.

Je ne pensais pas qu’à 62 ans, des oiseaux allaient devenir mes nouveaux professeurs. Comme quoi on peut passer une vie à courir, avant de découvrir que le plus beau spectacle et la plus belle leçon de vie nous attendaient… dans notre cour arrière.