Éditorial : Comparer des pommes et des oranges

Pierre Fitzgibbon. Photo : Maxime Paradis.

L’armée des offusqués n’a pas tardé à s’exprimer à la suite de l’octroi d’un prêt de 56 M$ à l’usine Alstom de La Pocatière. Les bons contribuables estiment avoir largement financé les opérations de ce que plusieurs oseraient sûrement qualifier d’éléphant blanc si ce n’était de peur de se faire insulter par les employés fiers qui travaillent au quotidien au sein de cette usine de classe mondiale et qui contribue de manière importante à l’économie régionale.

On peut néanmoins comprendre ce fort désir de vouloir casser du sucre sur les restes de Bombardier, lire ici l’usine de La Pocatière, surtout après toutes les largesses gouvernementales dont la multinationale a profité ces dernières années. Comme on dit dans le jargon populaire, c’est de bonne guerre !

Il faut toutefois faire attention à ne pas comparer des pommes avec des oranges, d’autant plus qu’Alstom, la nouvelle multinationale aujourd’hui propriétaire de l’usine de La Pocatière, n’a pas le même historique avec le gouvernement du Québec que l’entreprise dont elle s’est portée acquéreuse. La réalité est que le prêt aujourd’hui consenti par Québec est tout sauf un chèque en blanc signé à la multinationale française, malgré ce que plusieurs semblent croire.

D’une part, cet argent ne sera pas converti en subvention si Alstom ne respecte pas ses engagements en matière d’employabilité. D’autre part, le prêt est aussi dédié à la modernisation de l’usine, notamment en matière d’automatisation et de robotisation, afin de la rendre plus productive et plus compétitive par rapport à ses rivales internationales installées dans les pays en voie de développement, où avouons-le les coûts de production sont beaucoup plus bas que dans n’importe quelle contrée occidentale.

Il faut aussi dire que le prêt consenti à cette modernisation n’est pas quelque chose d’unique, dans la mesure où plusieurs PMEs de la région ont déjà bénéficié d’aides similaires sous d’autres formes par le passé, en proportion de l’investissement qu’elles réalisaient. Ce prêt annoncé à Alstom est donc tout sauf le résultat d’une démarche de « quêtage » comme il a été si souvent reproché à Bombardier et à laquelle nos gouvernements n’hésitaient pas à intervenir en sauveur, à l’approche des élections.

Alstom aurait-elle pu faire davantage qu’injecter 25 M$ en assumant elle seule tous les coûts relatifs à cette modernisation ? Certainement ! D’autant plus que l’entreprise prévoyait le 21 janvier dernier enregistrer un chiffre d’affaires compris entre 7,6 et 7,9 MM d’euros — un peu plus de 11 MM $ CA — pour son exercice 2020-2021…

Il n’en demeure pas moins qu’on peut difficilement lui reprocher de jouer le jeu de toutes les autres multinationales à travers le monde qui bénéficient d’entrées directes auprès de nos gouvernements, souvent parce qu’elles évoluent dans des secteurs d’activités jugés névralgiques pour l’économie de nos pays, lui évitant probablement, contrairement à une PME, de perdre des heures dans le remplissage d’une paperasse sans laquelle il lui serait impossible de toucher une subvention équivalente.

Pierre Fitzgibbon n’a donc pas tort d’avancer que l’environnement dans lequel Québec consent aujourd’hui ce prêt à Alstom n’a rien à voir avec les aides financières accordées par les gouvernements précédents à l’usine de La Pocatière. Dans les faits, tout ce que les employés de cette usine ont reçu de Québec durant les dernières années, c’est le contrat des voitures Azur et sa prolongation confirmée en juin 2018, un cadeau que le gouvernement Libéral de l’époque devait croire garant d’une victoire en Côte-du-Sud lors des élections provinciales qui ont suivi l’automne d’après.

La plupart du temps, les employés de l’usine de La Pocatière ont surtout fait les frais d’un manque de protectionnisme économique et d’une multinationale (Bombardier) en manque de vision pour ses installations kamouraskoises, forçant le Syndicat, le milieu politique régional et la grappe industrielle à proximité à se mobiliser pour réclamer, rarement de gaieté de cœur, des prolongations ou l’octroi de contrats aux gouvernements provincial et fédéral.

Cette fois-ci, un plan s’avère bien établi pour l’usine de La Pocatière où Alstom semble faire le choix de miser sur le cheval qu’elle juge le plus expérimenté et performant de son écurie pour rencontrer ses objectifs futurs en Amérique et à l’international. Avec cette vision d’avenir, on est donc loin de la vision à courte vue à laquelle on a été habitué pour l’usine de La Pocatière, vision qui s’apparentait malheureusement à celle d’un diachylon auquel il fallait ajouter un peu d’adhésif à court ou moyen terme si on ne souhaitait pas qu’il décolle à la première douche froide à laquelle il était exposé.

Dans les circonstances, il serait peut-être plus sage de laisser une chance au coureur. Il sera toujours temps de lancer des tomates ou de déchirer notre chemise le temps venu, en 2026 ou 2029, si les promesses d’Alstom ne sont pas tenues.