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Le prix de la liberté

Zahra Akbari a voulu témoigner du triste sort de son pays d’origine. Photo : Éliane Vincent

Quitter sa terre natale pour refaire sa vie au-delà des océans est une aventure humaine qui comporte son lot de défis. Zahra Akbari a vécu cette aventure en 2016, laissant l’Iran derrière elle pour notre terre de liberté. Mais comment savourer pleinement cette liberté quand ceux qu’on quitte vivent sous l’oppression d’un gouvernement tyrannique ? Alors que l’Iran est aux prises avec une répression sauvage, Zahra a voulu témoigner pour nous aider à mieux comprendre.

D’entrée de jeu, une mise au point s’impose : l’Iran n’est pas arabe. L’Iran, c’est la Perse, une culture vieille de 4000 ans qui, à son âge d’or, s’étendait de l’Europe de l’Est jusqu’à l’Inde. Un peuple au croisement de toutes les routes commerciales, celles de la Chine, de la Russie, de l’Europe et de tout le Moyen-Orient. Un peuple dont les contributions au savoir humain sont immenses, de l’algèbre à l’alphabet, en passant par l’astronomie, l’agriculture, la politique et les arts.

Mais depuis la révolution de 1979, qui a vu le Shah Mohammad Reza Pahlavi, soutenu par les États-Unis avant d’être chassé par eux à la faveur d’un coup d’État, pour être remplacé par l’ayatollah Khomeini, l’Iran est devenu une théocratie extrêmement répressive, en particulier pour les femmes. « Non seulement le hijab est devenu obligatoire malgré les manifestations, explique Mme Akbari, mais toutes les promesses de prospérité ont été brisées, en particulier pour les femmes. Ici, en entrevue pour un emploi, on me demande quelles sont mes compétences. Là-bas, on me demandait combien de fois par jour je priais, si je me maquillais… »

Tout quitter

C’est cette oppression qui a poussé Zahra Akbari à tout quitter pour refaire sa vie au Québec, à l’âge de 30 ans. Elle débarque à Sherbrooke en 2016, sans parler un mot de français, mais avec la détermination farouche d’améliorer son sort.

Il lui faudra cinq ans pour reprendre ses marques, terminer une maîtrise en travail social, se refaire un réseau d’amis, et reprendre sa vie professionnelle. « Je suis travailleuse sociale. Je l’étais déjà en Iran, et heureusement, mes qualifications ont été reconnues ici », se rappelle la jeune femme. Le drame de la Covid, en 2020, la force à déménager, et elle choisit le Kamouraska pour refaire une fois de plus sa vie. « C’était vraiment difficile. J’avais construit un réseau à Sherbrooke, et je pensais bien y rester toute ma vie. »

Au même moment, en Iran, c’est l’assassinat du général Soleimani lors d’une attaque aérienne de l’aéroport de Bagdad par les États-Unis. Les tensions entre l’Occident et l’Iran sont exacerbées, et les effets se font sentir jusque dans la vie de Zahra. « J’ai envoyé ma demande d’immigration en 2020, mais vu mon pays d’origine et le chaos créé par la pandémie, il a fallu longtemps avant que mon dossier soit traité. »

Elle rappelle comment Annie Francœur, directrice régionale pour le bureau du député Bernard Généreux, désireuse de faciliter son parcours, s’étonnait du long délai, lui demandant ce qu’elle avait bien pu faire pour que son dossier soit retenu si longtemps par la sécurité. « Annie a été d’une grande aide pour moi. Elle comprenait que je suis travailleuse sociale, je suis un individu, je ne suis pas l’Iran, je ne suis pas terroriste ! »

La révolution ne sera pas tranquille

En 2022, Mahsa Amini est frappée à mort par le gouvernement iranien pour avoir soi-disant porté son voile de travers. La rue s’enflamme, et les protestations sont sévèrement réprimées. « Ça va beaucoup plus loin que le simple contrôle d’un vêtement. Il s’agit de contrôler la vie des gens. De contrôler ce que vous portez, ce que vous buvez, ce que vous mangez, ce que vous pensez. »

Cela dit, elle ne se sent pas menacée par les femmes d’ici qui choisissent de porter le hijab. « Tant que c’est un choix libre, ça ne me regarde pas. Mais je ne tolère pas qu’on me dise quoi faire de ma vie. La religion ne doit pas être politique. »

Zahra ne peut s’empêcher d’être étonnée du fait que dans son pays d’adoption, la religion a été sortie de l’espace public en quelques années, sans effusion de sang. Bien qu’elle admire le résultat, elle reste étonnée. « Il n’y aura pas de révolution tranquille en Iran, fait-elle remarquer. Les mollahs ne se laisseront pas sortir du pouvoir comme les curés l’ont fait au Québec, ça n’arrivera pas. » Et comme les citoyens n’ont pas accès aux armes, ils sont sans pouvoir devant l’État théocratique.

La réalité tend à lui donner raison. Si les manifestations qui ont cours depuis décembre dernier ont été déclenchées par la hausse vertigineuse du prix des denrées alimentaires et la forte dépréciation du rial, elles évoluent rapidement, et l’enjeu est désormais la chute du régime au pouvoir. La riposte des mollahs est impitoyable. On tire à balles réelles sur les manifestants, et on ne fait pas de prisonniers. « Sur certaines vidéos, j’ai vu des gens tomber dans la rue, blessés, et être achevés d’une balle dans la tête plutôt que d’être secourus », insiste Zahra.

Selon les sources, entre 12 000 et 20 000 Iraniens auraient été abattus par les autorités depuis le début des manifestations. C’est l’équivalent de toute la population du Kamouraska. Huit mille personnes sont aveugles, tirées à bout portant au visage. Les corps s’entassent sur le plancher des morgues, attendant d’être identifiés par leurs familles. On exige de ces dernières de payer les balles qui ont tué leurs proches pour pouvoir les récupérer.

Comment garder l’espoir ?

Et il est très difficile d’avoir une information juste. Durant douze jours, toutes les communications ont été coupées entre l’Iran et le reste du monde. Télécommunications, Internet, satellites, tout a été bloqué par les autorités. Encore aujourd’hui, seuls les téléphones cellulaires fonctionnent, et seulement pour les appels sortants. Personne ne peut téléphoner en Iran. « Pouvez-vous imaginer même une seule journée sans votre téléphone ? Durant cinq jours, je n’ai eu aucune nouvelle de ma famille, alors que les rares nouvelles qui nous parvenaient parlaient de milliers de personnes assassinées. »

Cela mène Zahra à penser qu’il faudra une intervention extérieure pour changer les choses. Mais comment espérer cette solution, alors que le pays est au cœur de tensions historiques avec Israël, et donc avec les pays qui le soutiennent ? La propagande gouvernementale, relayée par les médias d’État tente de nourrir la haine du peuple envers les États-Unis. Sans parler des relations économiques du pays avec ses voisins russes et chinois, qui rendent un éventuel soutien occidental quasi impossible.

Il reste le peuple, qui en a assez de l’oppression et de la pauvreté, et qui malgré la propagande garde espoir qu’une intervention états-unienne reste possible en Iran. Les technologies ouvrent des horizons d’information plus vastes que jamais, et l’espoir subsiste de changer le régime. Ce qui selon Zahra, ouvrirait la porte à un changement majeur de toute la géopolitique au Moyen-Orient.

« Moi, j’ai payé le prix de la liberté en venant au Québec, mais je ne suis pas prête à la payer au prix de ma vie. Les Iraniens, là-bas, ils sont prêts à donner leur vie s’ils ne peuvent pas avoir la liberté. »

La Perse a 4000 ans d’histoire. Photo : Hassan Jafari, PxHere