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Les cabourons cartographiés

La Société des cabourons a procédé à la cartographie des cabourons. Illustration : Société des cabourons

La Société des cabourons du Kamouraska a procédé à la cartographie de l’ensemble des cabourons de la région. Un exercice long et méticuleux, réalisé sur une longue période, qui servira de base à l’élaboration d’un document officiel en collaboration avec la MRC de Kamouraska et qui pourrait, à terme, ouvrir la porte à des mesures concrètes de protection.

L’initiative n’est pas née d’un simple intérêt scientifique ou esthétique. Elle s’inscrit dans un contexte de mobilisation, alors que plusieurs cabourons ont récemment été visés par des claims miniers. « On s’est rendu compte qu’on ne pouvait pas protéger ce qu’on ne connaissait pas bien. Et surtout, ce qu’on n’était pas capables de nommer et de situer clairement », explique la présidente de la société, Jacinthe Thiboutot.

Très tôt, un constat s’impose au conseil d’administration : les cabourons, bien présents dans le paysage, et considérés comme la signature visuelle du Kamouraska, sont étonnamment absents des outils de représentation du territoire. « On parlait des cabourons, mais on n’était pas capables de dire exactement combien il y en avait, où ils commençaient, où ils finissaient. Pour certains, ils n’avaient même pas de nom », souligne Mme Thiboutot.

La Société décide alors de les considérer non plus comme des entités isolées, mais comme un ensemble cohérent de formations rocheuses propres au Kamouraska. « Il fallait changer notre regard. Arrêter de voir seulement la montagne du sentier du Cabouron, et comprendre qu’on a un territoire complet de cabourons », dit-elle.

Un travail méticuleux

Le travail de cartographie est confié à Miguel Forest, graphiste reconnu pour son expertise en cartographie, en collaboration avec le géographe Daniel Montembeault. Ensemble, ils ont réalisé un travail reposant sur des données topographiques, des analyses de relief, et des systèmes de cartographie par couches.

« Ce n’est pas une carte qu’on fait à l’œil. On parle de mesures, de hauteurs, de formes, de continuité dans le paysage. On a dû se poser la question fondamentale : à partir de quand est-on devant un cabouron? », explique Jacinthe Thiboutot.

Cette réflexion technique devient rapidement un point central du projet, notamment parce qu’elle doit être partagée avec la MRC. « Pour arriver à une carte commune, il faut s’entendre sur les définitions. Sinon, chacun travaille avec ses propres critères et on n’avance pas », précise-t-elle.

La collaboration avec la MRC de Kamouraska s’est donc installée naturellement. Les deux organisations travaillent en parallèle, échangent leurs données et leurs analyses, avec l’objectif d’aboutir à une cartographie reconnue par toutes les parties. « Leur première réaction a été exactement la même que la nôtre : il faut une carte. Sans ça, il n’y a pas de base solide », résume Mme Thiboutot.

Au-delà de l’aspect technique, la cartographie revêt une portée beaucoup plus large. « C’est la première étape de toute connaissance. On nomme, on positionne, on classe. C’est comme ça qu’on commence à comprendre un territoire », affirme-t-elle, établissant un parallèle avec les premières tentatives de représentation du territoire par les populations qui s’y sont établies.

La carte produite par la Société des cabourons n’est pas une finalité. Elle est appelée à devenir un outil de référence, tant pour la planification territoriale que pour de futures discussions sur la protection et la mise en valeur des cabourons. « On pose les bases. Après ça, ce sont les collectivités et les instances qui pourront s’en servir pour aller plus loin », conclut Jacinthe Thiboutot avec une citation de Jacques Cousteau : « On protège ce qu’on aime, et on aime ce qu’on connaît ».

Société des cabourons du Kamouraska: De la contestation à la protection

L’histoire de la Société des cabourons du Kamouraska commence bien avant qu’on parle de cartographie ou de statuts de protection. Elle prend racine en 1991, à la faveur d’une mobilisation citoyenne visant à préserver ce qui est aujourd’hui connu comme le cabouron du Mississippi, où se trouve le sentier des cabourons.

À l’époque, il y a 35 ans, un projet d’installation de tour téléphonique est envisagé sur ce sommet. Autour de Roméo Bouchard, des citoyens décident de contester le projet. Une partie du rocher est finalement acquise, et la Société des cabourons du Mississippi est fondée.

« Dès le départ, c’était une mission de protection, mais aussi de sensibilisation et d’ouverture à des activités de plein air respectueuses du milieu », rappelle Jacinthe Thiboutot, aujourd’hui présidente de l’organisme.

Pendant plus de trois décennies, la société veille principalement à la préservation du secteur du sentier du Cabouron et des montagnes avoisinantes, entre le rang du Mississippi, Saint-André et la Pointe-aux-Orignaux. « À ce moment-là, on protégeait surtout ce qu’on connaissait et ce qu’on fréquentait », explique-t-elle.

Changements importants

Une urgence d’agir survient lorsque plane la menace des claims miniers, en 2024. « Ça a été un moment charnière. On a compris que les cabourons, pris individuellement, étaient vulnérables. Il fallait les envisager comme un ensemble », souligne Mme Thiboutot. C’est dans ce contexte que la société change de nom pour devenir la Société des cabourons du Kamouraska, élargissant du même coup sa mission à l’ensemble des formations rocheuses du territoire.

Aujourd’hui, la société s’inscrit dans une démarche de longue haleine, en collaboration avec la MRC, pour faire reconnaître les cabourons comme un élément structurant du paysage régional. « On ne prétend pas avoir toutes les réponses, mais on pose les bonnes questions. Et on le fait collectivement », conclut Jacinthe Thiboutot.

Photo : Nicolas Gagnon

Derrière la carte, le regard du territoire

La cartographie des cabourons du Kamouraska repose sur un travail de graphisme de haute précision, mené par Miguel Forest pour le compte de la Société des cabourons du Kamouraska. Une démarche rigoureuse, nourrie à la fois par des données scientifiques, des outils numériques, et une connaissance fine du territoire qui a permis d’isoler et de rendre visibles ces formations rocheuses longtemps mal définies.

Graphiste de formation, Miguel Forest aborde le projet avec ses outils habituels, mais dans une logique qui dépasse largement l’esthétique. Pour bâtir la carte, il s’appuie d’abord sur une source peu connue du grand public. « Je suis parti d’une carte pédologique. Ce sont des cartes spécialisées qui mettent en valeur les types de sols et la nature des roches, surtout utilisées par les géologues ou les cultivateurs », dit M. Forest.

Ce choix n’est pas anodin. Les cabourons étant majoritairement composés de quartz, le graphiste commence par isoler les zones correspondant à cette roche. « J’ai extrait ce qui était en quartz, parce qu’on sait que les cabourons sont faits majoritairement de ça », précise-t-il.

À cette première couche s’ajoutent d’autres informations essentielles : ensembles paysagers, reliefs et occupation du territoire. « J’ai superposé les données avec les grandes unités du paysage : littoral, plaines, piémonts, hauts pays agroforestiers. Ça permet de comprendre où les cabourons s’inscrivent dans le territoire », explique Miguel Forest.

L’exercice ne se limite pas au travail d’écran. Google Earth, cartes topographiques, courbes de niveau, et surtout la connaissance du terrain de l’équipe jouent un rôle clé. « Sur Google Earth, avec les zones boisées, on peut se tromper. On se demande toujours : est-ce que c’est vraiment une colline qui émerge de la plaine, ou juste un boisé ? C’est pour ça que ça prend plusieurs sources d’information », souligne-t-il.

Carte épurée

Le choix graphique est volontairement épuré. « J’ai mis le minimum : les routes, les cours d’eau, les municipalités. Le but, c’était vraiment d’isoler l’alignement des cabourons sur le territoire », explique-t-il. Résultat : une carte lisible, qui fait apparaître clairement la logique spatiale de ces formations rocheuses.

Même s’il signe la carte, le graphiste insiste sur le caractère collectif du projet. « J’ai tracé la carte, oui, mais il y a eu tout un travail de vérification et de contre-vérification avec l’équipe de la Société des cabourons. On voulait être sûr de notre affaire », souligne-t-il.

Le travail demeure évolutif, mais solide. « Ça fait presque un an qu’on n’y a pas retouché. Donc, c’est encore un work in progress, mais ce qui est sur la carte est quand même assez solide », conclut Miguel Forest.

Pour lui, cette cartographie change la façon de comprendre le territoire. « On les comprend mieux avec ça. Et j’espère que ça va changer le regard des gens qui s’intéressent aux cabourons », conclut-il.

La toponymie : un aspect très important

La question de la toponymie, loin d’être anecdotique, a occupé une place centrale dans le travail du géographe. Daniel Montembeault, géographe à la retraite de l’enseignement, a joué un rôle clé à ce sujet dans le projet de cartographie des cabourons du Kamouraska.

« Accorder un nom à un lieu, ce n’est jamais fait au hasard. La Commission de toponymie du Québec a des règles très strictes. Nous, on s’est inspirés des cartes topographiques existantes produites par les gouvernements du Québec et du Canada, mais aussi de livres, de photographies anciennes, de documents écrits », dit-il, expliquant avoir travaillé à l’aspect plus technique d’une carte : « les légendes, la structure, la toponymie aussi. J’étais davantage dans l’organisation géographique et les noms. »

Cette recension rigoureuse a permis d’identifier 36 cabourons portant déjà des noms reconnus dans l’usage régional. « Ces noms-là, ils sont existants. Ils sont utilisés dans le langage courant au Kamouraska. Ils sont connus sous ces toponymes-là », précise-t-il. « Il reste cependant 14 cabourons sans nom. Ceux-là, on aimerait bien qu’ils soient éventuellement nommés, mais ça devra se faire en respectant entièrement la méthodologie officielle. »

Rigueur essentielle

Selon Daniel Montembeault, toute démarche d’officialisation passe inévitablement par la Commission de toponymie. « Eux vont remonter beaucoup plus loin que nous. Ils peuvent consulter des cartes vieilles de 200 ou 300 ans. S’ils trouvent un nom ancien pour un cabouron qu’on pensait sans nom, c’est celui-là qui va être privilégié. »

Cette rigueur n’est pas qu’administrative : elle est au cœur d’une vision plus large. « On veut que tout le monde parle du même objet. La Société des cabourons, la MRC, les citoyens. Si on veut protéger et mettre en valeur les cabourons, il faut être aligné sur ce que c’est, sur où ils sont, et sur comment on les nomme. »

Nommer pour protéger

La carte devient ainsi bien plus qu’un outil visuel. « Quand on la regarde, on voit tout de suite les taches vert foncé : ce sont les cabourons. D’un seul coup d’œil, on comprend qu’il ne s’agit pas d’éléments isolés, mais d’un ensemble. En géographie, on appelle ça un géosystème. Des collines qui émergent d’une grande plaine, comme des petites montagnes surgissant de nulle part. »

C’est précisément cette lecture globale qui nourrit l’argumentaire de protection. « Ça aide à comprendre pourquoi on veut protéger l’ensemble des cabourons, pas juste un ou deux. C’est un système. »

Au-delà de l’analyse scientifique, Daniel Montembeault insiste sur la dimension sensible du geste cartographique. « Nommer quelque chose, ça crée un lien. Comme quand on donne un nom à un animal. Tout de suite, il devient plus proche. On développe un attachement. C’est ça qu’on souhaite : que les gens connaissent ces noms-là et s’y identifient. »

Le géographe rappelle aussi que les cabourons ne sont pas uniques au monde, même si ceux du Kamouraska présentent un caractère exceptionnel. « Le terme scientifique, c’est monadnock. On en trouve aux États-Unis, en Afrique, ailleurs dans le monde. Le mont Saint-Michel, en France, c’est un peu la même logique : une masse rocheuse isolée dans une grande plaine. »

Ce qui distingue le Kamouraska, c’est la concentration. « Sur environ 40 kilomètres, de Saint-André jusqu’à l’ouest du territoire, on en compte plus d’une cinquantaine. Ils sont très rapprochés, très groupés. Ça, c’est extrêmement particulier. Ailleurs au Québec, comme avec les Montérégiennes, les formations sont beaucoup plus espacées. »

Pour Daniel Montembeault, cette cartographie marque une étape déterminante. « On s’en va tranquillement vers une démarche de protection. En parler, sensibiliser, c’est fondamental. Les cabourons sont des éléments majeurs du paysage, mais aussi des îlots écologiques très riches. »

Les personnes qui possèdent des informations sur des cabourons, des noms anciens ou des documents pouvant enrichir cette démarche sont invitées à communiquer avec la Société des cabourons du Kamouraska à l’adresse info@societedescabourons.org.

Daniel Montembeault a participé activement au projet de cartographie de cabourons. Photo : Courtoisie