Le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs (MELCCFP) a ouvert une enquête pour vérifier la conformité de travaux de dynamitage qui ont laissé une plaie béante au sommet et dans la falaise du Cap au Diable, à Saint-Denis-De La Bouteillerie.
« On a vraiment dynamité l’intérêt public et son paysage, d’en haut comme d’en bas », commente Pierre Trudel, anthropologue qui habite Montréal, mais qui a adopté la région qu’il qualifie de magnifique. C’est lui qui a pris la photo qui accompagne cet article, lors d’une balade en canot dans le secteur des îles devant le Cap. « Je ne sais pas si ça enfreint ou non la réglementation, mais au niveau écologique, ça n’a pas d’allure. C’est effroyable et incompréhensible », dit-il, ajoutant que cette plaie ouverte est impossible à manquer à partir du fleuve.
La montagne de roc est éventrée, la pente complètement déboisée, et un imposant amas de pierres tranche brutalement avec la forêt environnante, ce qui donne à ce coin de pays l’allure d’un chantier qui aurait été déposé au milieu d’un décor naturel.
Permis délivré
Selon nos informations, la Municipalité a délivré un permis de déboisement à un particulier pour la réalisation d’un chemin d’accès entre deux lots. Il est difficile à vue de déterminer les dimensions exactes des travaux réalisés, et s’ils correspondent à ce qui a été autorisé.
À ce sujet, Janie Roy-Mailloux, inspectrice régionale en bâtiment et en environnement à la MRC de Kamouraska, explique que la conformité ou non de travaux est un renseignement personnel protégé par la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics et sur la protection des renseignements personnels. « Pour la suite, je tiens à préciser que la Municipalité fait un suivi de près avec ce dossier, mais vous comprendrez que certaines informations restent confidentielles », écrit-elle.
De fait, le maire de Saint-Denis-De La Bouteillerie Frédéric Landry, qui habite le secteur, s’est dit au courant du dossier, mais n’a pas voulu le commenter davantage. « La Municipalité est au fait de la situation, et les instances concernées en ont été informées. Le dossier suit actuellement son cours. Je ne peux donc pas le commenter davantage pour le moment », dit-il.
Le dynamitage est permis et encadré à Saint-Denis. L’article 10.4.5 du règlement de zonage no 381, intitulé Abattage des arbres aux abords d’une falaise dans le cadre de la refonte récente des règlements d’urbanisme, stipule que « L’abattage d’arbres et l’essouchage à l’intérieur d’une bande de protection de 2,5 m à partir du sommet d’un talus d’une falaise dont la pente excède 30 % est prohibé. » Reste à savoir si le règlement a été enfreint.
L’article 10.4.4 précise aussi que « tout arbre abattu doit être remplacé, aux frais du propriétaire, dans un délai de six mois. Tout arbre de remplacement doit être planté à proximité de l’endroit où celui-ci a été abattu, et être planté de manière à ne pas nuire à sa croissance ou à la croissance des arbres adjacents. La plantation d’une haie ou la plantation d’arbres antérieurement à une coupe ne se substitue pas à l’obligation de remplacer un arbre abattu. »
L’article dit toutefois que « malgré ce qui précède, tout arbre abattu lors d’une coupe d’assainissement ou pour la construction d’un bâtiment principal ou complémentaire n’a pas à être remplacé. »
Un protecteur des cabourons exaspéré
Réagissant à ce qu’il qualifie de balafre majeure et sans précédent sur le Cap au Diable, Jean-François Vallée, qui s’implique depuis des années pour la protection des cabourons, a tenu à intervenir. Le citoyen de La Pocatière ne cache pas son exaspération, mais dit être fatigué d’avoir constamment l’impression de devoir monter seul au front.
« Il fallait que je réagisse, après avoir reçu une photo d’un lecteur du journal Le Mouton noir (auquel il collabore), et qui cherchait à m’alerter de ces travaux de dynamitage. Résident de Montréal, en vacances dans sa famille à Saint-Denis, il n’en revenait pas qu’on puisse autoriser de telles destructions du paysage », dit-il, ajoutant que malheureusement, l’histoire se répète.

« Depuis que je m’intéresse activement à la protection des cabourons, j’ai vu plusieurs intentions de protection être exprimées, mais je constate que celles-ci ne se traduisent jamais par des règles suffisamment contraignantes sur le terrain. Quand ça fait 15 ans que tu te bats pour une question, puis tu te rends compte finalement, quand tu vas au conseil de la MRC, que les élus disent oui, oui, oui, on va protéger, mais quand vient le temps de l’écrire dans le plan d’urbanisme, ils ne le font pas, c’est décourageant », déplore-t-il.
À ses yeux, les règlements d’urbanisme, désormais sous la responsabilité des municipalités, peuvent énoncer des intentions de préserver les paysages et les milieux naturels sans empêcher leur transformation. « Il y a de beaux vœux pieux dans les objectifs et enjeux des plans d’urbanisme, mais on ne les accompagne pas de règlements avec des dents », résume-t-il.
« Certaines municipalités ont, au contraire, profité de cette liberté pour adopter un règlement qui interdit toute construction sur des pentes dépassant 30 %. C’est justement ce qui distingue nos saillies rocheuses si caractéristiques : elles s’élèvent dans le paysage ! Un tel règlement protège donc les cabourons, par la bande, ou par la pente… »
L’homme est d’autant plus préoccupé que les actions sur les cabourons, une fois réalisées, sont difficilement réversibles. « Tu ne peux pas recoller les bouts de roches après. Quand c’est fait, c’est fini », dit-il, rappelant qu’aucune sanction ne permettra de remettre un relief dans son état initial.
Des paysages uniques
Jean-François Vallée précise que dans leurs documents d’urbanisme, certaines municipalités reconnaissent elles-mêmes la valeur des reliefs dans le paysage régional. À Saint-Denis-De La Bouteillerie par exemple, le plan d’urbanisme décrit le Cap au Diable comme un repère paysager.
« Cette crête rocheuse allongée, dont l’altitude dépasse par endroits les 80 mètres, constitue un repère visuel distinctif du territoire. Ce promontoire naturel, isolé et orienté parallèlement au fleuve, constitue un relief d’intérêt sur le territoire de la Municipalité, mais aussi de la MRC », peut-on notamment y lire.
Au-delà de ce cas, M. Vallée voit un problème plus large : une protection qui demeure, à ses yeux, trop dépendante de la volonté d’agir de chaque municipalité. « Ça dort au gaz », lance-t-il, estimant qu’il existe une certaine naïveté à croire que la bonne foi suffira à assurer la protection des reliefs. « Les règles en vigueur permettent de contourner les intentions de protection plutôt que de garantir réellement la conservation des paysages. »
Cette répétition des mêmes situations finit par l’épuiser. Celui qui affirme avoir consacré des années à comprendre et à documenter le dossier ne se voit plus entreprendre une nouvelle vaste mobilisation citoyenne. « Je n’ai plus d’énergie pour faire ça. C’est trop décourageant. J’ai trop l’impression de me battre contre des moulins à vent ». M. Vallée entend néanmoins continuer à intervenir à titre personnel, et prévoit se présenter à la séance du conseil des maires le 26 août à la MRC pour faire valoir son point de vue.
Lieu de tournage
Le secteur touché par le plus récent dynamitage du Cap au Diable a été le théâtre du tournage du téléroman québécois Nos étés, des auteurs Anne Boyer et Michel d’Astous, diffusé de 2005 à 2008. La municipalité a par la suite officialisé le nom du chemin du Domaine-de-Nos-Étés qui, selon le plan d’urbanisme municipal, compte 35 terrains à bâtir, mais ce ne serait pas inquiétant pour la protection des lieux, puisqu’on y lit que « le coût élevé des terrains et des constructions neuves devrait ralentir son développement. »
Le plan d’urbanisme de Saint-Denis-De La Bouteillerie mentionne également que d’ici 2040, les enjeux de développement visent notamment à protéger les milieux naturels face à la pression de la villégiature.
Prendre soin des cabourons
La Société des cabourons dit avoir été mise au fait des opérations majeures affectant l’intégrité physique du Cap-au-Diable. L’organisation dit travailler avec la MRC pour trouver des solutions qui permettront de protéger le territoire.
« Nous estimons que certaines décisions sont le résultat d’une méconnaissance des impacts sur le paysage et la biodiversité présente en ce lieu. Collectivement, est-ce ce type d’intervention que nous voulons pour les cabourons ? Nous essayons actuellement de comprendre comment nous en sommes arrivés là, et ce que nous pouvons faire maintenant. Sur quels outils réglementaires pouvons-nous compter pour respecter l’intégrité de ce paysage remarquable et identitaire que constituent les cabourons du Kamouraska ? Nous demeurons assurés que des gestes peuvent être posés à partir de maintenant pour prendre soin d’une façon respectueuse du Cap au Diable, et de l’ensemble des collines de la plaine littorale », écrit l’organisation qui a précisément comme mission la protection et la mise en valeur des cabourons du Kamouraska.
« Nous travaillons actuellement en collaboration avec la MRC à trouver des solutions qui feront affirmer aux Kamouraskois de demain que leurs ancêtres — nous — auront pris leurs responsabilités au moment où il en était temps. »
Pourquoi Cap au Diable ?
Derrière le nom du Cap au Diable se superposent plusieurs récits : apparitions infernales, naufrages, phénomènes mystérieux, et rencontres avec des personnages associés au diable. Ce qui est certain, c’est que le lieu a suffisamment marqué l’imaginaire régional pour inspirer des auteurs dès le XIXe siècle. Quant à savoir pourquoi on l’a véritablement baptisé Cap au Diable, le mystère demeure presque entier.
L’une des plus anciennes œuvres consacrées au lieu est celle de Charles Deguise, médecin et auteur né à Kamouraska en 1827. Publiée en 1863 sous le titre Le cap au Diable, sa nouvelle est présentée comme une « légende canadienne ». L’auteur s’interroge lui-même sur l’origine du nom. Le cap aurait-il été le théâtre d’apparitions infernales ? Le repaire de brigands ? Le lieu de crimes dont les victimes auraient laissé des « cris de vengeance » ? L’auteur ne tranche toutefois pas. Il laisse planer le mystère.
