Le phénomène de l’itinérance continue de prendre de l’ampleur au Québec, y compris en région, même si le Bas-Saint-Laurent et Chaudière-Appalaches demeurent, pour l’instant, moins touchés que les grands centres.
Selon les résultats préliminaires du plus récent dénombrement réalisé par le gouvernement du Québec dans le cadre de l’exercice Tout le monde compte, 12 077 personnes étaient en situation d’itinérance visible lors de la nuit du 15 avril 2025 à l’échelle de la province. Il s’agit d’une hausse de 20 % par rapport à 2022, confirmant une progression constante du phénomène.
Dans le Bas-Saint-Laurent, 143 personnes ont été recensées en situation d’itinérance visible, ce qui correspond à un taux de 69,7 personnes par 100 000 habitants. En Chaudière-Appalaches, ce sont 311 personnes, pour un taux de 67,6 par 100 000 habitants. Nos régions affichent donc des taux nettement inférieurs à la moyenne québécoise, qui s’établit à 133 personnes par 100 000 habitants.
L’écart est encore plus marqué lorsqu’on compare avec certaines régions fortement touchées. Montréal arrive largement en tête avec 5036 personnes recensées, et un taux de 229,5 par 100 000 habitants. L’Abitibi-Témiscamingue (205,9), l’Outaouais (200,7) et la Côte-Nord (173,6) figurent également parmi les régions les plus affectées en proportion de leur population.
Tendance préoccupante
Même si les chiffres sont plus bas dans l’Est-du-Québec, la tendance demeure préoccupante. Le rapport souligne que toutes les régions ayant participé aux deux derniers dénombrements ont connu une hausse entre 2022 et 2025. L’itinérance ne se limite plus aux grands centres urbains et s’étend désormais à l’ensemble du territoire.
Autre constat important : à l’échelle du Québec, la majorité des personnes recensées ne vivent pas dans la rue. Près de 80 % des cas d’itinérance visible concernent des personnes hébergées dans des ressources temporaires, alors qu’environ 16 % se trouvent à l’extérieur, incluant les campements.
En progression
Au Bas-Saint-Laurent et dans Chaudière-Appalaches, cette réalité se traduit par une présence moins apparente de l’itinérance dans l’espace public. Le Bas-Saint-Laurent ne peut faire l’objet d’une comparaison directe, puisqu’il ne faisait pas partie des régions couvertes par le dénombrement de 2022. Le chiffre de 143 personnes recensées en 2025 constitue donc un premier point de référence régional. Cela dit, le rapport souligne que l’augmentation touche désormais l’ensemble des régions participantes, confirmant que l’itinérance n’est plus uniquement un phénomène urbain.
« Au fil des ans, la portée de ces dénombrements s’est élargie. Alors que 11 régions participaient à l’exercice en 2018, elles étaient 13 en 2022, pour atteindre 15 régions mobilisées dans le cadre de l’édition 2025. Cette évolution permet d’obtenir un portrait à la fois plus complet, plus précis et plus représentatif de la réalité de l’itinérance visible au Québec, tout en offrant la possibilité d’en suivre l’évolution dans le temps », lit-on dans le rapport.
Le portrait qui se dessine est celui d’une itinérance en transformation : moins concentrée, plus diffuse, mais en croissance dans toutes les régions, y compris celles où elle demeure moins visible. Il faut aussi tenir compte que les résultats présentés sont préliminaires. Les résultats complets du dénombrement 2025 seront dévoilés à l’automne 2026.
Une itinérance qui échappe aux chiffres
Derrière les données officielles du dénombrement de l’itinérance visible se cache une réalité beaucoup plus difficile à mesurer : celle de l’itinérance dite « cachée », largement présente chez nous.
Le rapport du gouvernement est clair : le dénombrement ne capte qu’une partie du phénomène. Il s’agit d’une estimation ponctuelle réalisée lors d’une seule nuit, qui constitue « nécessairement une sous-estimation du nombre total de personnes ayant vécu un épisode d’itinérance », lit-on.
Cette limite s’explique notamment par le fait que l’exercice se concentre sur l’itinérance visible, définie comme l’absence de logement stable pour les personnes vivant dans la rue, en ressource d’hébergement ou dans certaines institutions.
À l’inverse, l’itinérance cachée regroupe des situations beaucoup plus discrètes : personnes hébergées temporairement chez des proches, recours à des solutions de logement de courte durée comme les motels ou les maisons de chambres, ou encore absence de stabilité résidentielle. Ce type d’itinérance est particulièrement difficile à quantifier, puisqu’il échappe aux outils traditionnels de mesure.
Mais c’est précisément cette forme d’itinérance qui est la plus répandue au Kamouraska. La popularité d’activités annuelles comme La nuit des sans-abri, présentée en automne à La Pocatière, en est une illustration.
Sophia-Rose Chouinard-Tremblay, coordonnatrice de Tandem-Jeunesse au Kamouraska, le confirmait en entrevue au Placoteux : « Parce qu’ils dorment chez un parent, un ami, donc qu’ils ont un toit, ils n’ont souvent pas vraiment conscience qu’ils vivent cette réalité. »
En 2024, les travailleurs de rue du Kamouraska ont réalisé 71 interventions liées à l’itinérance. Une hausse par rapport à l’année précédente. Mme Chouinard-Tremblay mentionnait que si ces chiffres peuvent paraître modestes, ils traduisent une tendance préoccupante. « C’est une problématique qui n’épargne personne, et qui risque de s’accentuer si on ne se mobilise pas. »
Itinérance différente
Le fait que le Bas-Saint-Laurent et Chaudière-Appalaches affichent des taux d’itinérance visible relativement bas ne signifie donc pas que le phénomène y est marginal. Il indique plutôt qu’il se manifeste différemment. Le rapport insiste d’ailleurs sur la nécessité de considérer l’itinérance comme un processus de rupture sociale, et non uniquement comme une absence totale de logement. Cette définition élargie permet de mieux comprendre la réalité vécue dans nos milieux moins urbanisés.
Autre élément à considérer : le dénombrement repose sur une photographie à un moment précis. Il ne rend donc pas compte des parcours résidentiels instables ni des épisodes temporaires d’itinérance qui sont pourtant fréquents. Ainsi, même si 143 personnes ont été recensées au Bas-Saint-Laurent, et 311 en Chaudière-Appalaches lors de la nuit du 15 avril 2025, le nombre réel de personnes ayant vécu une situation d’itinérance au cours de l’année est nécessairement plus élevé. Le défi pour les régions est donc double : reconnaître cette itinérance moins visible, et adapter les services en conséquence.
