Publicité

Boulevard Pérusse : Ève Landry dans l’univers de François Pérusse

Originaire de Saint-Pascal, Ève Landry joue cet été l’un des rôles principaux dans la comédie Boulevard Pérusse. Photo : Ève B. Lavoie

Il y a beaucoup de nous autres dans la pièce de théâtre Boulevard Pérusse, qui se déroule dans l’univers déjanté du célèbre humoriste. La comédienne et actrice Ève Landry, originaire de Saint-Pascal, est devenue le temps d’une saison l’une des premières comédiennes à donner vie sur scène au monde de François Pérusse.

Ève participe en effet à une aventure qui passera à l’histoire du théâtre québécois : la toute première pièce de théâtre issue de l’univers de François Pérusse, celui-là même qui a accompagné plusieurs générations avec ses Deux minutes du peuple, ses chansons, ses voix, et ses personnages aussi absurdes qu’inoubliables.

« C’est le metteur en scène Hugo Bélanger qui m’a contactée. Il souhaitait travailler avec moi depuis longtemps, mais les circonstances n’avaient jamais permis que les horaires s’arriment. Cette fois, tout était enfin aligné », raconte Ève en entrevue au Journal.

Elle a immédiatement accepté de se lancer dans cette drôle d’aventure. Sans prétendre être la plus grande fan de Pérusse de la planète, elle était familière avec son univers, comme beaucoup de Québécois, mais elle n’en connaissait pas nécessairement chaque réplique par cœur. Elle a rapidement découvert que ses partenaires de scène, eux, étaient de véritables « fans finis ». Et le public aussi.

Car Boulevard Pérusse réserve un phénomène plutôt particulier aux comédiens : les spectateurs connaissent souvent les répliques et les chansons aussi bien qu’eux. Ils les récitent, les chantent, et réagissent à certaines répliques avant même qu’elles ne soient complètement livrées. « Tous les soirs, c’est tout le temps comme ça », explique Ève Landry, ajoutant qu’elle le remarque dès les premières minutes. « Les applaudissements, les premières réactions et les premiers rires permettent rapidement de savoir si la salle est composée de véritables connaisseurs de l’univers de Pérusse. »

Pour Ève Landry qui incarne Mylène, la femme de Victor, propriétaire de la multinationale au cœur de l’histoire, l’un des grands défis consistait à respecter la musicalité si particulière aux écrits de Pérusse. « C’est important, parce qu’il faut que le public reconnaisse Pérusse. Sinon on passe à côté. Alors on se prépare en écoutant du Pérusse, en essayant de trouver sa rythmique, son ton, et après, on y met notre couleur à nous », explique-t-elle.

Le signataire de ces lignes a eu le plaisir de voir la pièce. Honnêtement, j’en ai quasiment encore mal à la mâchoire. J’ai couvert comme journaliste le lancement du tout premier Album du Peuple à Québec en octobre 1991, il y a maintenant 35 ans. Je suis, en quelque sorte, un enfant de Pérusse, et j’ai retrouvé son univers sur scène. Et je me suis laissé prendre au jeu, à chanter ses chansons et à réciter ses répliques en même temps que les comédiens. Eh oui !

Réglée au quart de tour

La pièce est rigoureusement réglée. Il n’y a aucune place à l’improvisation. Toutefois, les comédiens doivent constamment être à l’écoute des réactions de la salle. Les rires peuvent modifier le rythme d’une scène. Il faut savoir attendre, reprendre ou ajuster le tempo. Et il y a aussi cette particularité essentielle de Boulevard Pérusse : le quatrième mur n’existe pas. La voix de François Pérusse accompagne les personnages, le créateur n’est donc jamais très loin. Pour Ève Landry, cette présence contribue à garder le spectateur dans un territoire familier. « Il est là, il est avec nous, avec sa voix particulière », dit la comédienne, parfaitement à l’aise avec cette relation directe avec le public. Son expérience en improvisation lui permet d’être très confortable lorsqu’il faut briser le quatrième mur. « Ça m’est arrivé souvent dans ma carrière de briser le quatrième mur. Je suis la reine de la catharsis », dit-elle en riant.

Certains moments de la pièce sont savoureux. Par exemple, cette scène où le personnage de Mylène doit quitter le plateau. Ève, son interprète, doit redevenir elle-même, changer de ton pour cogner à une porte en demandant à quelqu’un en coulisse de l’ouvrir, parce qu’elle n’est plus censée être sur scène. Ce moment hilarant illustre cette dualité qui doit exister entre le personnage et la comédienne, pour s’insérer parfaitement dans la mécanique de la pièce. « L’idée est née en répétition, par hasard, et Hugo Bélanger l’a conservée », note Ève. C’est aussi ce qui donne à Boulevard Pérusse cette impression d’un univers parfaitement contrôlé, mais suffisamment vivant pour laisser apparaître de petits éclairs de folie.

Ève Landry ne sera toutefois pas de la tournée qui se poursuivra jusqu’à la fin de 2027. Cet automne, elle prendra la direction de Rouyn pour présenter Fondre, une pièce qu’elle a jouée au Théâtre d’Aujourd’hui, à Montréal, et qui plonge le spectateur au cœur d’une famille confrontée à l’enjeu de la Fonderie Horne qui s’y trouve, et dont la présence est de plus en plus controversée à cause de ses rejets massifs de contaminants atmosphériques toxiques, dont l’arsenic.

« Le fait de présenter Fondre directement à Rouyn donnera au spectacle une résonance toute particulière. Ce sera un moment fort, pour les spectateurs comme pour les comédiens », dit Ève, qui jouera le rôle d’une femme dont le mari travaille à la fonderie, et dont une bonne partie de la vie familiale repose sur l’entreprise.

« Ça va être touchant de jouer ça devant eux. Ces femmes existent. Il faut qu’on les entende aussi. Elles ne sont pas dans le déni. Elles voient les risques, mais elles doivent aussi faire confiance à la fonderie parce que toute leur vie est là, et qu’elles ont choisi d’y construire leur existence », souligne-t-elle, ajoutant qu’il faudra prendre le temps de recevoir les réactions du public, et l’écouter à la fin du spectacle.

Après les représentations estivales de Boulevard Pérusse qui se poursuivent au théâtre Lionel-Groulx de Sainte-Thérèse, c’est Édith Cochrane qui remplacera Ève pour les quelque 70 représentations prévues en tournée. Un choix assumé par Ève, qui ne souhaitait pas passer autant de temps sur les routes, et ainsi être moins présente pour ses enfants. Boulevard Pérusse sera présentée le 30 octobre 2027 à Rivière-du-Loup.

C’est l’histoire d’un gars…

Boulevard Pérusse trottait dans la tête de l’humoriste depuis longtemps. François Pérusse affirme avoir toujours rêvé de créer une pièce de théâtre. Il en écrivait des bouts depuis une vingtaine d’années, en les mettant ensuite dans un tiroir. En 2018, il a décidé qu’il était temps d’aller jusqu’au bout, et en 2025, il a complété le scénario. Puis il l’a relu.

Sa réaction résume assez bien ce que le public peut attendre de Boulevard Pérusse. « Ben voyons… Quel tas de niaiseries… Degré maximal de débilité… Veux-tu ben me dire c’est quoi mon problème ? » Mais derrière les portes qui claquent, les jeux de mots tordus, les débordements et les personnages surgis de nulle part, il y a bel et bien une histoire.

L’action se déroule au Québec, en 2041. On y suit une famille québécoise qui a fondé une entreprise multinationale spécialisée dans l’invention et la fabrication de produits pratiquement entièrement écologiques. Victor Davilier, interprété par Martin Héroux, dirige Lotagiz Écolotroniques. Son épouse Mylène, incarnée par Ève Landry pendant les représentations estivales, dirige pour sa part la fondation À table les enfants. Leur fille Cynthia est interprétée par Marie-Ève Trudel.

La famille semble mener une existence privilégiée, jusqu’au moment où une situation pour le moins problématique survient : l’une des usines de l’entreprise, située dans un pays gouverné par un dictateur, est prise en contrôle. Branle-bas de combat. La compagnie et le ministre québécois du Commerce sont mêlés à cette situation qui prend rapidement de l’ampleur. Un employé de l’usine réussit même à fuir son pays pour dénoncer la situation aux dirigeants de l’entreprise. Des gens sont en danger. Il faut agir.

Voilà pour l’histoire. Parce qu’à travers tout cela, évidemment, il y a François Pérusse et son imagination. L’auteur le dit lui-même : puisqu’il est celui qui a écrit l’histoire, le scénario ne pouvait évidemment pas se contenter d’être raisonnable. Des portes claquent. Les dialogues débordent. Les jeux de mots s’enchaînent. Des personnages apparaissent parfois là où on ne les attend pas. Et l’un des personnages n’est même pas humain, tandis que c’est la voix de François Pérusse qui l’incarne. « En somme, c’est du vrai théâtre de boulevard, mais sorti de ma tête », résume-t-il.

Le titre de la pièce annonce d’ailleurs assez clairement les couleurs. Boulevard Pérusse reprend les mécanismes du théâtre de boulevard, mais les fait passer à travers le filtre de son créateur. Le résultat est un spectacle où le rythme devient presque un personnage à part entière, tout comme le public. Et c’est sans doute l’un des éléments les plus amusants de cette aventure théâtrale.

L’auteur fait vivre à la famille Davilier des péripéties assez particulières. Photo : Ève B. Lavoie

La vie d’artiste

Ève Landry est consciente de la chance qu’elle a de beaucoup travailler. La comédienne a tenu des rôles diversifiés au théâtre, à la télévision et au cinéma. Elle participe à plusieurs projets, et reconnaît que pour elle, les choses vont bien. Pour l’instant. Parce qu’elle refuse de confondre cette situation avec une garantie.

« Dans le milieu artistique, rien n’est jamais acquis. On n’est jamais à l’abri. Pour l’instant, ça va, mais dans deux ans, ça peut être la débandade totale », dit-elle, dénonçant la situation des artistes au Québec. « On peut travailler beaucoup pendant une certaine période, mettre de l’argent de côté, faire attention à ses finances, puis se retrouver sans contrat ni aucun revenu pendant une longue période. Ce n’est pas comme en France, où tu peux avoir du chômage quand tu ne travailles pas. Ici, les artistes ne sont pas reconnus de cette manière. Si tu ne travailles pas et que tu es artiste, tu t’arranges. »

Pour elle, cette situation doit changer. « Ça fait très longtemps qu’on le demande, ça serait très important. La culture n’est pas un luxe, mais une force essentielle d’une société. Je trouve que c’est vraiment un grand manque de respect face aux artistes de ne pas reconnaître la force de la culture québécoise, de ne pas reconnaître la force de la culture dans une société. Imaginez, s’il fallait arrêter toute activité culturelle pendant un mois. Plus de musique, plus de télévision, plus d’humour, plus de théâtre, plus de cinéma. Ça permettrait peut-être à la population de mesurer concrètement la place qu’occupe la culture dans son quotidien. Les gens consomment beaucoup plus de culture qu’ils le pensent. »

Maintenant maman, Ève Landry explique que ce n’est pas uniquement sa propre situation qui l’inquiète, mais aussi la stabilité qu’elle souhaite offrir à ses enfants, leur quartier, leur école, et les racines qu’ils ont commencé à développer. Pour elle, reconnaître la réalité professionnelle des artistes ne serait pas seulement une façon de soutenir des individus qui vivent de leur métier, mais aussi reconnaître la place de la culture dans la société québécoise.

Attachée au Kamouraska

Ève Landry se décrit comme une personne profondément attachée à sa région, à sa famille et à ses racines. Cette dimension est particulièrement présente lorsqu’elle parle du Kamouraska, où elle revient régulièrement pour y retrouver sa famille et ses amis.

« Je profite du fleuve, je me baigne aux Sept Chutes, je vais au chalet familial de Saint-Bruno, je vais manger chez Côté Est et à la pizzeria de Notre-Dame-du-Portage, j’achète aux poissonneries Lauzier et Ouellet, et je vais manger le tout au bord du fleuve. Et pour les activités, c’est autant que les enfants en veulent ! »

Cette notion de racines rejoint d’une certaine façon sa vision de la culture, qui permet à une collectivité de se reconnaître, de se raconter et de se retrouver. Son propre parcours illustre la diversité de ce que peut être une carrière artistique. Cinéma, télévision, théâtre : elle ne veut pas choisir. « Tous, en alternance », répond-elle lorsqu’on lui demande quel médium elle préfère. « Le cinéma me permet de prendre davantage mon temps, et d’aller plus loin dans mes rôles. La télévision m’impose une rigueur et une préparation particulière, et le théâtre me procure le contact direct avec le public, qui est la raison première pour laquelle je fais ce métier-là. »

Si c’est le personnage de Jeanne Biron dans Unité 9 qui l’a révélée au grand public télévisuel, celui qu’elle a aimé incarner par-dessus tout est celui de Carolanne dans M’entends-tu ?, série présentée à Télé-Québec. « Incarner ce personnage m’a particulièrement marquée. Carolanne était vraiment blessée, écorchée de la vie. C’est un milieu que je ne connaissais pas nécessairement, il a fallu que je m’informe, que je fasse des recherches. Ça m’a profondément touchée d’interpréter ce personnage-là », conclut celle qui sera bientôt en visite dans son patelin.

Ève Landry. Photo : Andréanne Gauthier