Près de 15 000 personnes, dont un grand nombre de la région, n’ont pas hésité encore cette année à payer le prix pour passer une soirée magique au Cirque de la Pointe-Sèche. Et je ne connais personne qui l’ait regretté.
C’est que ce cirque, créé de toutes pièces par le magicien souriant Élyme Gilbert, dernier « seigneur » de la Seigneurie de l’Îlet-du-Portage (Saint-André), aujourd’hui rattachée à Saint-Germain-de-Kamouraska, n’est pas un simple groupe de saltimbanques parcourant les villes. Il est solidement ancré sur les rives et les parois rocheuses de cette fameuse Pointe-Sèche, chantier maritime au temps des goélettes, et sur la jetée naturelle d’où sont partis pour l’Angleterre tous nos pins de la région, pour construire les bateaux qui allaient provoquer le Waterloo de Napoléon… et orner les riches villas des lords d’Angleterre.
C’est aussi là, en passant, que le Highlander Wolfe est débarqué pour incendier toutes les fermes de la Côte-du-Sud jusqu’à Québec en 1769, avant de nous laisser plusieurs de ses soldats écossais qui fonderont La Malbaie (Murray Bay) et Rivière-du-Loup (Fraserville). L’un d’eux, un Blackburn, est un de mes ancêtres…
Le Cirque est une sorte de pied de nez à cette histoire de conquête qui nous ronge. Avec ses acrobates de partout dans le monde qui deviennent danseurs, musiciens, acteurs, et même plongeurs cette année, avec ses musiques originales, son décor mythique en plein air, au pied d’une paroi de 60 pieds, au milieu d’arbres centenaires accrochés aux crevasses, surplombant la mer du fleuve, quand s’éteignent les derniers feux du soleil se couchant derrière les montagnes de Charlevoix, en face de Tadoussac, où tout a commencé pour nous en 1603 quand le grand chef innu Anadabijou scella une Alliance avec Champlain lors de la grande Tabagie réunissant les nations du Saint-Laurent et même des Grands Lacs « d’Amérique », ce cirque unique au monde nous rejoint au plus intime de nous-mêmes.
La magie de l’eau
En ces temps où le réchauffement du climat est en voie de dessécher nos terres et de les livrer aux flammes, le Cirque de la Pointe-Sèche nous ramène cette année à la magie et au plaisir de l’eau. La joie et l’insouciance des artistes explosent dans une plongée délirante depuis 50 pieds de hauteur dans l’eau d’une piscine improvisée. Tout le monde se mouille, comme des enfants. Et un caisson vitré nous rappelle d’une scène à l’autre que nous sommes tous nés dans l’eau de l’utérus de notre mère, que nous sommes tous des poissons. Nous devenons Fleuve à notre tour.
La magie de la culture
On pense parfois que la culture est une affaire d’intellectuels. Ce cirque nous démontre qu’elle peut nous toucher tous, nous révéler à nous-mêmes, nous permettre d’aller au-delà de nous-mêmes. La beauté et le jeu sont l’essence du monde, et le moteur de nos vies. On vit vraiment quand on s’émerveille, quand on redevient une tribu qui danse et chante.
Merci du fond du cœur à Élyme, et à tous ceux qui recréent chaque année pour nous cette magie. On vient de partout maintenant pour vivre cette soirée à nulle autre pareille, où tout se déroule comme par miracle. Et comme le bonheur ne vient jamais seul, c’est toute la Pointe-Sèche et ses environs qui deviennent un rendez-vous.
J’ai envie de dire, comme ce vieux monsieur disait à sa femme en regardant le coucher de soleil dans un petit village de la Haute-Gaspésie : « C’est quand même incroyable, un si beau coucher de soleil dans un si petit village ! »

