Depuis l’achat de la ferme familiale en 1995, Pierre Lizotte voit l’érosion gruger peu à peu ses terres, qui bordent l’embouchure de la rivière Ouelle. Producteur agricole et pêcheur d’anguille, il cherchait depuis des années une solution pour freiner le recul de la berge. Grâce à un projet de restauration ambitieux réalisé par le Comité ZIP du Sud-de-l’Estuaire, l’abrupt de plus de six pieds a été remplacé par une pente douce plantée de milliers de végétaux freinant l’érosion.
« D’une année à l’autre, on s’apercevait que ça empirait. Il y avait un poteau d’Hydro-Québec qui soutenait une ligne, et ils venaient me voir presque chaque année pour que je leur donne la permission de le reculer dans mon champ, parce que l’eau grugeait le terrain, et le poteau était toujours en train de tomber. Je perdais du terrain tout le temps », raconte Pierre Lizotte.
Le problème remonte à plusieurs décennies. Selon M. Lizotte, la construction des aboiteaux de l’anse de La Pocatière, dans les années 1960 et au début des années 1970, aurait modifié la circulation de l’eau dans le secteur. Année après année, la berge reculait.
Pierre Lizotte a tenté de mobiliser les autorités et les spécialistes autour de cette situation. Il a notamment rencontré des représentants du ministère de l’Environnement, des intervenants de Faune et Parcs. Des visites sur le terrain ont permis d’observer l’érosion, mais la recherche d’une solution durable n’a pas abouti à ce moment-là.
« Après ça, ils ont décidé qu’ils ne faisaient plus d’empierrement nulle part, mais le problème, lui, n’était pas réglé », se souvient-il. Puis, il en a discuté avec le Comité ZIP du Sud-de-l’Estuaire. Des membres de l’organisme sont venus voir les lieux, et lui ont proposé une approche différente. Le projet consistait à adoucir la pente, et à végétaliser le secteur touché par l’érosion.
« Ils m’ont expliqué qu’à certains endroits, c’était devenu un mur de six ou sept pieds de haut. La vague frappait en dessous, et le haut finissait par débouler dans l’eau. C’est comme ça que je perdais autant de terrain. J’ai dit : d’accord, j’embarque avec vous autres », explique Pierre Lizotte.
Le projet a exigé de rogner de l’espace sur les terres agricoles. À certains endroits, l’aménagement devait s’étendre jusqu’à une cinquantaine de pieds dans les champs. Pierre Lizotte a accepté de fournir la superficie nécessaire pour permettre aux équipes de créer la pente prévue. Celle-ci a été conçue selon une inclinaison d’un pour dix, afin que l’eau remonte graduellement sur le terrain plutôt que de frapper directement le bas d’un talus abrupt.
La restauration a été réalisée en environ un mois. Le chantier a transformé la dénivellation franche en une pente douce de glaise. Les équipes ont planté plusieurs milliers de végétaux marins et d’arbustes. Les plantations doivent aussi contribuer à stabiliser la berge, et à redonner au milieu un couvert végétal adapté.
« Ça ressemble maintenant à une plage plutôt qu’à un ravin. C’est super beau à voir. Je suis devant ma fenêtre, et je vois ce qu’ils ont planté. Je vous le dis, ça me fait quelque chose tellement c’est beau », dit-il.
Sauvegarder le territoire qui lui fait gagner sa vie
Pour Pierre Lizotte, le résultat ne se limite pas à l’apparence des lieux ni à la protection d’une parcelle de terre. Producteur agricole et pêcheur d’anguille, il vit au rythme de la rivière Ouelle, et considère que la santé de ses berges est liée à celle de l’habitat aquatique. Il se rappelle notamment une comparaison faite par un biologiste au sujet de l’importance de l’embouchure d’une rivière pour les poissons.
« Un biologiste m’avait dit que l’embouchure d’une rivière, c’est comme la porte d’entrée de ta maison. Si tout est délabré autour, si ce n’est pas accueillant, personne ne sera tenté d’y aller. Dans l’eau, c’est pareil. Si tout est beau, que l’eau est claire, et que les aménagements sont faits pour que l’eau respire, le poisson voudra entrer dans la rivière. Ça m’avait marqué, parce que je suis pêcheur aussi », raconte-t-il.
Cette idée l’a accompagné au fil des années, alors qu’il observait l’érosion progresser sur ses terres. Même s’il ne pouvait pas régler seul l’ensemble des enjeux liés à la rivière, il pouvait contribuer à une solution en acceptant de céder une partie de son terrain. L’arrivée du Comité ZIP du Sud-de-l’Estuaire lui a finalement permis de passer de la préoccupation à l’action.
« Je me disais que si personne ne pouvait aider, au moins, moi je pouvais donner ma partie de terrain pour rééquilibrer tout ça. J’ai toujours vécu ici, à l’embouchure de la rivière Ouelle. C’est la première chose que je regarde chaque jour : la rivière et ses abords. Je voyais la berge se décrocher, et ça me faisait mal au cœur de voir ce que c’était devenu », souligne Pierre Lizotte.
Un secteur fragile
Le producteur sait toutefois que les effets de la restauration ne pourront être pleinement appréciés qu’avec le temps. Les végétaux viennent d’être mis en terre, et doivent s’enraciner pour jouer leur rôle. Il cite en exemple des plantations semblables réalisées à Saint-André l’année précédente.
« Les gens du comité ZIP sont allés voir les plantations à Saint-André cet été, et on ne voyait presque plus la plantation tellement les plantes avaient pris le dessus partout. C’était super beau. C’est pour ça qu’on me dit que l’important, c’est que ça passe l’automne, et que les plantes aient le temps de se fixer comme il faut au printemps. Après ça, ça va fleurir de partout », espère Pierre Lizotte qui garde en mémoire les dégâts que des conditions météorologiques difficiles ont déjà causés ailleurs sur le littoral, notamment à Notre-Dame-du-Portage, il y a quelques années. Il surveillera particulièrement les grandes marées attendues autour du 15 au 20 novembre, tout en sachant que les effets dépendront aussi de la direction des vents.
« Le vent du sud-ouest pourrait briser l’aménagement. Il faudrait que les vents viennent du nord. Il peut y avoir de l’eau qui passe par-dessus, mais les vagues ne frapperont pas de la même façon », conclut l’agriculteur pêcheur, pour qui ce projet représente déjà un changement concret : une tentative de protéger le terrain tout en améliorant l’accueil réservé à la vie aquatique dans l’embouchure de la rivière Ouelle.

L’homme au service de la nature
Le chantier de restauration écologique qui a transformé un talus abrupt en une pente douce sur les terres de Pierre Lizotte, à Rivière-Ouelle, a demandé une importante préparation à l’équipe du Comité ZIP du Sud-de-l’Estuaire. Finalement, ce sont environ 60 000 plants individuels de végétaux qui ont été plantés dans 15 000 pots.
Ce projet n’est pas né du jour au lendemain. Il a fallu du temps pour préciser l’intervention, étudier le site, préparer les plans, et obtenir les autorisations nécessaires avant de passer aux travaux. Le financement a ensuite permis de concrétiser cette démarche. Le projet de 150 000 $, a été développé grâce au Fonds pour la restauration des écosystèmes aquatiques.
Avant de décider comment restaurer la berge, l’équipe a dû comprendre son évolution et ses particularités. Le Comité ZIP a notamment eu recours à un drone pour survoler le secteur et mesurer les variations d’élévation. Les spécialistes ont aussi consulté des images historiques afin d’observer les changements survenus au fil du temps, et de repérer les secteurs touchés par l’érosion.
« On a fait des vols, on a survolé la côte pour voir l’élévation partout, justement pour voir l’érosion. On a regardé des images historiques, à travers le temps, comment la côte a évolué », raconte Éléonore Dansereau-Macias, biologiste et chargée de projet en restauration des écosystèmes aquatiques au Comité ZIP du Sud-de-l’Estuaire. Ce travail préparatoire a permis à l’équipe de concevoir une intervention adaptée au site, plutôt que d’appliquer une solution uniforme.
Le constat a mené à l’une des interventions majeures du chantier : le reprofilage de la berge. À certains endroits, le talus était presque vertical, avec une pente pouvant atteindre 90 degrés. L’objectif était de retirer une partie du matériel pour créer une pente beaucoup plus douce.
Environ 500 mètres de berge ont été reprofilés. « Pour aménager la nouvelle pente, il fallait empiéter sur une partie de la terre agricole située derrière le talus. M. Lizotte a accepté de céder une bande d’une quinzaine de mètres de son terrain agricole », souligne Mme Dansereau-Macias, précisant que cette collaboration a été déterminante. La pente adoucie devait pouvoir s’étendre jusque sur le terrain agricole, pour remplacer le talus abrupt par un profil plus graduel.
Trois grandes étapes de restauration
L’intervention s’est articulée autour de trois grandes étapes. La première a consisté à contrôler une plante exotique envahissante présente sur le terrain. Il fallait limiter sa présence, avant de remodeler le site et d’y réintroduire des végétaux adaptés au milieu. La deuxième étape a été l’excavation du talus et le reprofilage de la berge. Enfin, une fois la nouvelle pente aménagée, l’équipe a procédé à la plantation de plantes caractéristiques des marais salés.
Quatre espèces ont été plantées : le plantain maritime, la spartine pectinée, la spartine étalée et le calamagrostis. Le choix de plantes typiques du site visait à favoriser le retour d’une végétation adaptée aux conditions du milieu côtier.
« Nous, on est un peu spécialistes des sols. […] On plante, on plante et on plante des plantes », résume la biologiste. Si la plantation est une technique que l’équipe connaît bien, le reprofilage représente une approche moins courante. Le chantier combine donc une méthode de végétalisation éprouvée avec une modification physique importante du terrain.
Les aléas du calendrier et des marées
Le calendrier des travaux a également compliqué la tâche. L’équipe aurait préféré réaliser les travaux de reprofilage à l’automne, et revenir végétaliser au printemps. Les délais liés aux autorisations ministérielles ont toutefois forcé les différentes étapes à se dérouler dans une même période, à l’automne.
Cette période de l’année n’est pas sans risque. Octobre, novembre, et parfois le début de décembre sont marqués par les tempêtes, les grandes marées, et l’arrivée du froid et des glaces. « C’est un moment qui est un peu stressant pour nous », reconnaît Éléonore Dansereau-Macias. L’équipe espère que la pente plus douce permettra de ralentir l’énergie des vagues qui atteignent la berge, et par conséquent de réduire l’érosion.
Selon la biologiste, une intervention qui combine le reprofilage de cette ampleur et la plantation de végétaux dans un tel contexte demeure peu courante. L’équipe est confiante, mais sait qu’elle ne maîtrise pas les conditions naturelles qui façonneront l’évolution du site.
« On est quand même confiant, mais c’est sûr qu’on n’a pas le contrôle sur les éléments », affirme-t-elle. La plantation est une méthode dont les effets sont connus, tandis que les résultats du reprofilage devront être observés avec le temps.
Pour la biologiste, la restauration écologique oblige à regarder au-delà des résultats immédiats. Elle évoque des milieux où la végétation peut mettre de nombreuses années à revenir après une perturbation. Une absence de résultats rapides ne signifie donc pas nécessairement qu’un projet a échoué. Les processus naturels peuvent demander du temps avant de se rétablir.
« Des fois, quand on regarde une petite échelle de temps, on pense que c’est un échec. Mais finalement, tu regardes plus longtemps, puis tu vois que le système revient », conclut-elle.


