La guerre qui frappe l’Iran depuis quelques jours se vit aussi à distance, dans le quotidien de Zahra Akbari. Installée au Québec depuis dix ans, dont six à La Pocatière, la travailleuse sociale suit les événements avec inquiétude, consciente que derrière les frappes militaires et les annonces politiques se trouvent aussi ses proches, restés là-bas.
Arrivée au Canada en 2016 pour fuir la répression du régime iranien, Zahra Akbari avait raconté son parcours dans un article publié récemment dans Le Placoteux. Aujourd’hui, les événements qui secouent son pays d’origine la replongent dans une réalité qu’elle connaît trop bien, mais vécue cette fois à des milliers de kilomètres. Parce que même si plusieurs frappes annoncées par les États-Unis et Israël visent des installations militaires ou des responsables du régime, la frontière entre ces cibles et la vie quotidienne des civils demeure mince.
« Ma sœur habite à Téhéran, et sa maison était à environ 500 mètres de celle d’un général. Elle ne savait même pas qu’il habitait là. Quand cette maison proche de chez elle a été attaquée, elle a décidé de partir. Elle a laissé sa maison et elle est allée dans le sud de l’Iran, sur une île, parce qu’elle pensait que ce serait plus sécuritaire », explique Zahra Akbari.
Les communications avec sa famille sont parfois compliquées. « Les autorités iraniennes coupent régulièrement l’accès à Internet ou aux réseaux téléphoniques. Ça nous laisse dans l’incertitude. Des fois, on appelle, et ça dit que le numéro n’est plus en service, mais ce n’est pas vrai. Le gouvernement coupe les communications. On doit attendre qu’ils réussissent à nous appeler. »
Suivre en temps réel
Malgré la distance, elle suit les événements presque en temps réel grâce aux nouvelles et aux échanges avec sa famille. Selon ce qu’elle entend de ses proches, plusieurs frappes semblent viser des installations militaires précises. « Mon frère travaille sur un bateau dans le sud de l’Iran. Il me dit qu’ils visent surtout les bases militaires, les casernes, les commissariats. » Mais même lorsque les cibles sont militaires, les conséquences peuvent atteindre les civils.
« Quand quelque chose explose, il y a toujours des débris. Ça peut tomber quelque part. Personne ne peut garantir que ça ne touchera pas quelqu’un », dit-elle.
À distance, elle continue donc de vivre la guerre entre deux sentiments : l’espoir de voir un jour son pays changer, et l’angoisse pour ceux qui y vivent encore. « Ma sœur, mon frère et mon père sont là-bas. Comme on ne peut pas toujours les joindre, on attend. On espère juste qu’ils vont bien. »
« Les Iraniens veulent tourner la page »
Pour Zahra Akbari, la guerre en cours contre le régime iranien ne représente pas seulement un conflit militaire. Elle y voit aussi la possibilité d’un changement politique que plusieurs Iraniens espéraient depuis longtemps.
Selon elle, l’idée que le régime puisse tomber uniquement sous la pression populaire ne correspond plus à la réalité vécue par les Iraniens. « Moi, j’ai toujours pensé que ce régime-là ne tomberait pas sans intervention étrangère », affirme-t-elle, ajoutant que « les manifestations contre le pouvoir ont été durement réprimées au fil des années ».
« Les tentatives de contestation à l’intérieur du pays ont été réprimées avec une grande violence. Les manifestants ont été arrêtés, blessés ou tués lors des protestations. Ça a progressivement découragé une grande partie de la population. Après ça, beaucoup ont arrêté d’aller dans la rue », dit-elle.
Dans ce contexte, plusieurs Iraniens voyaient l’aide de puissances étrangères comme la seule manière d’ébranler le pouvoir en place. Dans la diaspora iranienne comme chez certains citoyens restés au pays, les frappes qui ont visé les dirigeants du régime ont parfois été accueillies avec soulagement.
Zahra Akbari affirme même que dans certains milieux iraniens, Donald Trump est aujourd’hui perçu différemment de ce que l’on peut observer en Occident. « Les Iraniens qui veulent la fin du régime voient Trump comme un héros. Je sais que pour beaucoup de Québécois, c’est difficile à comprendre, mais là-bas, plusieurs pensent que c’était la seule personne capable de s’attaquer aux ayatollahs. On voit beaucoup de gens faire sa petite danse en triomphe », dit-elle, reconnaissant toutefois que cette vision n’est pas partagée par tout le monde. « Il y a aussi des Iraniens qui disent que ceux qui vivent à l’étranger ne comprennent pas la guerre et ses conséquences. »
La mort du guide suprême Ali Khamenei ouvre une grande incertitude politique. Plusieurs noms ont circulé pour lui succéder, et c’est finalement son fils, Mojtaba Khamenei, qui a été désigné à la tête du régime. Mais pour Zahra Akbari, la question est ailleurs. « La nouvelle génération ne veut plus d’un régime religieux. Les gens sont tannés de l’islam politique. »
Pour Reza Pahlavi
Elle évoque le nom d’une figure bien connue de l’opposition iranienne : Reza Pahlavi, fils de l’ancien shah d’Iran renversé lors de la révolution de 1979. « J’ai pourtant été longtemps sceptique envers cette option. Je me disais qu’il vivait aux États-Unis depuis des décennies, et qu’il ne connaissait plus vraiment la réalité du pays. Mais si je pouvais voter, je voterais pour Reza Pahlavi », dit-elle.
Aujourd’hui, elle estime toutefois que la priorité serait d’éviter le chaos ou une guerre civile. « Pour empêcher le pays de sombrer dans une guerre interne, ça prend quelqu’un qui peut rassembler les gens. »
Quoi qu’il arrive, une chose lui semble certaine : l’Iran qu’elle a quitté il y a dix ans ne sera plus jamais le même. « La génération qui s’est levée pour la liberté ne voudra plus revenir en arrière. »


