Je suis un p’tit jeune. J’ai 62 ans. Et trop souvent, je me surprends dans l’allée des jouets des magasins à grande surface. Pas parce que je cherche un cadeau pour ma filleule Flavie. Je regarde des figurines de superhéros. Et j’achète… des LEGO.
Me semble que c’est pour les enfants, les LEGO. Remarquez, c’est rendu que ça coûte un bras pis deux jambes. Ce n’est plus un jouet, c’est un investissement à long terme. Presque un REER en plastique. De ce temps-ci j’ai un œil, je dirais même les deux, sur un LEGO très précis : le vaisseau Enterprise de Star Trek. Le Enterprise D. Oui oui, le D.
Parce qu’avant ça, y a eu le A, le B, le C… Le A, l’original, étant piloté par le légendaire capitaine James Kirk, incarné par William Shatner. Il a plus de 90 ans, et est né à Montréal. D’ailleurs, il y est revenu récemment, et la première chose qu’il a constatée de la ville, c’est l’état lamentable du réseau routier. Dans l’espace, y a pas de nids-de-poule. Et surtout, pas de cônes orange. Probablement. J’y suis jamais allé, mais je présume. Mais je m’égare.
Toujours est-il que le Enterprise D en LEGO se vend 489 $. Plus les taxes. Plus la cloche de verre pour l’exposer. Parce qu’à ce prix-là, tu protèges ton œuvre de la poussière et de ton jugement personnel. C’est rendu cher, rester jeune. Parce que le vrai problème, c’est quand t’as les moyens de t’offrir le jouet. Tu le fais. J’ai 62 ans. Et je fais des LEGO à 489 $.
Tentant de comprendre, comme ça me semblait un passe-temps de jeune, j’ai fait comme les jeunes et j’ai consulté l’intelligence artificielle. ChatGPT me répond très sérieusement : « Les LEGO sont excellents pour les personnes âgées, offrant stimulation cognitive, amélioration de la motricité fine, bien-être émotionnel et interaction sociale. » Ah bon.
C’est vrai que c’est pas mal la seule affaire qui me fait décrocher pour vrai. C’est tangible, ça grandit tranquillement. Pis à la fin, t’es fier. Tu regardes ton œuvre dans sa cloche de verre comme si t’avais bâti la piscine du Cégep en une nuit.
Se casser la tête
Je me suis aussi mis aux casse-tête. J’ai remarqué que quand je vais jouer de la musique dans les résidences pour personnes âgées, y a toujours un immense casse-tête en chantier dans la salle commune. Un projet collectif. Chaque fois que quelqu’un entre, il place un morceau. Comme un rituel sacré.
Faque récemment, moi aussi, j’ai fait le mien. 1000 pièces. Le village d’Astérix. Et j’étais fier. Véritablement fier. Je ne sais pas pourquoi… mais j’étais content. Comme quand j’étais jeune. Et je l’ai encadré dans ma cuisine, à la vue de tous. Même affaire pour les LEGO de Spiderman dans mon salon.
Est-ce que je retourne en enfance ? Est-ce que le retour des couches est pour bientôt ? C’est ben possible.
Quand je joue dans les résidences, on m’appelle le p’tit jeune. Et là, tu comprends que l’âge, c’est très relatif. Du haut de ses 100 ans, Janette Bertrand est savoureuse dans cette publicité du lait où elle dit à des gens de 80 ans qu’ils seront taquins eux aussi… quand ils seront vieux. Parce qu’elle est restée jeune. Et j’espère faire pareil. À grands coups de casse-tête et de LEGO.
J’espère avoir encore longtemps plein de contrats de piano dans les résidences pour personnes âgées. En faisant ainsi le tour, je peux me choisir une chambre sans en avoir l’air, mais surtout rester le p’tit jeune, et entre deux pièces, aller placer un petit morceau sur leur casse-tête.
Au fond, rester jeune, c’est peut-être juste ça. Un morceau de casse-tête ou une pièce de LEGO.
