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Ne pas dérailler

Photo : Aaron Blanco Tejedor, Unsplash

L’autre jour, chez Pénélope, il y avait une discussion très intéressante sur la dignité humaine, amorcée par une entrevue avec l’avocate — Béatrice Zavarro — qui a défendu le bourreau de Gisèle Pelicot, cette Française droguée éhontément par son mari qui la soumettait à des viols collectifs à répétition, perpétrés par des « violeurs ordinaires » recrutés sur Internet. Un vrai dégueulasse, inéligible à la clémence populaire selon tous les critères reconnus de la dignité humaine.

Et pourtant, pourtant… ce gars-là avait droit à une défense pleine et entière, selon les mêmes critères reconnus de la dignité humaine. La quadrature du cercle, comme on dit. On comprend que le métier d’avocat peut être bien difficile. Béatrice Zavarro a pu s’acquitter de sa tâche en se plaçant dans la posture de défendre l’homme, pas le crime. Un tour de force nécessaire, une mission impossible, mais essentielle pour se prémunir collectivement contre le lynchage arbitraire.

Plus près de nous, un train a récemment percuté deux remorques stationnées trop près de la voie à Saint-Alexandre-de-Kamouraska. La rumeur publique a rapidement identifié les chauffeurs inc.* comme étant à l’origine de cet accident qui n’a heureusement fait aucune victime. Sur les réseaux sociaux, les insultes fusent. Les camionneurs fautifs ne sont pas des dangers publics. Ce sont des Tamouls, des tapis volants, des hindous, des babouins. La voie est libre pour le lynchage, personne ne prendra la défense des chauffeurs inc. Y a pas que les trains qui déraillent.

Et la dignité dans tout ça ?

J’ai l’air de mélanger les pommes et les dattes, mais au fond, la question est la même : quand l’opinion publique nous désigne des cibles, comment se rappeler que ces cibles sont des humains ?

On avait fait des efforts en ce sens, pourtant. Le procès de Nuremberg, par exemple, aura été un exercice improbable, qui a accordé aux tortionnaires nazis le droit de se défendre devant une cour de justice impartiale. C’est là reconnaître l’humanité dans les êtres mêmes qui avaient passé toute la guerre à déshumaniser leurs proies. À l’échelle de notre Histoire commune, c’est remarquable.

Et ça me fait me demander si je serais capable d’une telle hauteur morale. Jusqu’où mon sens de la justice est-il capable de faire la part des choses devant l’innommable ?

Je crois que j’y arriverais assez bien avec un Pelicot. L’homme a été dûment défendu et dûment condamné ; justice a été rendue, mon système de valeurs y trouve son compte.

Facile aussi pour moi de me rappeler que dans le cas des chauffeurs inc., le système capitaliste est la véritable source du problème, qui pousse des migrants économiques à risquer leur vie au volant de cercueils roulants pour maximiser la marge de profit de ceux qui les embauchent. Mon petit Robin des bois intérieur sait que, s’il faut rapidement mettre fin au stratagème, il ne sert à rien d’ostraciser les chauffeurs qui en sont pour la plupart les victimes.

Mais si je tourne mon regard vers le sud, je tombe sur Minneapolis, où l’arbitraire est érigé en système. À Minneapolis — comme dans plusieurs autres régions des États-Unis, des justiciers masqués qui n’ont rien à voir avec Zorro promènent leurs guns dans les rues, et kidnappent des gens dont le seul défaut est d’avoir la peau un peu trop sombre, ou d’être simplement là où il ne faudrait pas. Parfois, ils tirent carrément sur eux, en toute impunité. Quand on parle de vrais dégueulasses, ceux-là ne laissent pas leur place.

Serais-je capable, si j’en rencontrais un — désarmé, j’espère —, de laisser mon indignation de côté pour chercher derrière le masque une trace d’humanité ? De me rappeler que ce milicien gorgé de testostérone mérite qu’on lui accorde la dignité des humains ?

Vraiment pas sûre…

Il le faut pourtant

À partir du XXe siècle, on a compris comment le processus de déshumanisation de certains groupes humains est un outil essentiel aux régimes autoritaires. Pour contrôler une population, il est très pratique de désigner à sa vindicte un certain groupe qui servira à la fois de bouc émissaire et d’écran de fumée. Les Juifs, les Tutsis, les pauvres, les étrangers, les sans-abri, la liste est longue et se renouvelle à l’infini. Pendant que le peuple s’entredéchire, les souris dansent.

C’est pourquoi je me méfie de ces politiciens décomplexés qui cherchent à nous convaincre que tous les problèmes du Québec sont causés par une immigration incontrôlée. Certains vont jusqu’à claquer aujourd’hui la porte au nez de ceux qu’ils suppliaient hier de venir sauver notre société en manque grave d’agriculteurs, d’infirmières, de profs, de soudeurs. Sur l’échelle de la dignité, voilà qui ne grimpe pas haut.

Et ces discours ont des effets réels : quand les citoyens peinent à se trouver une place dans la société, quand le système ne réussit pas à remplir ses promesses de prospérité, il est facile de jouer sur les cordes sensibles du grand remplacement, de la Nation en péril, de la menace des « Autres ». Rappelez-vous : « ils mangent les chiens, ils mangent les chats. » Les accusations les plus ridicules trouvent écho dans les cœurs fragilisés par la précarité.

Je veux croire que je serais à la hauteur de mes désirs d’humanité. Que je saurais résister aux appels des Mille collines s’ils venaient à résonner sur mes ondes, rester sur les rails d’une humanité choisie, désirée. Ne serait-ce que pour préserver ma propre dignité, ne jamais oublier celle de l’autre, même quand l’autre n’en est pas digne.

Je le souhaite vraiment, ne serait-ce que parce qu’un jour, les vieilles blogueuses de région pourraient bien être désignées ennemies publiques numéro un. Qui donc, alors, chercherait l’humanité en moi qui n’ai jamais mangé un chien de ma vie ?

PS Merci à Alain Crevier et à Fabrice Vil pour la discussion sur le thème de la dignité. Vous avez mis des mots dans mes idées.

* Depuis plusieurs mois, nos routes sont aux prises avec des camionneurs extrêmement non qualifiés, embauchés par des entreprises sans scrupules, qui les laissent prendre la route au volant d’épaves bonnes pour la casse, au risque de provoquer des accidents mortels. Et ils en provoquent. On appelle ce fléau « Chauffeurs inc. », et la rumeur désigne une fois de plus des personnes immigrées comme la source du problème, à la fois comme employeurs et comme employés.