On dirait un exercice de diction, ou de grammaire. C’est est en fait une quête. Depuis quelques années, je suis à l’affût du Nous disparu. Le Nous des grands élans collectifs, qui ont changé le monde partout sur la planète. Je ne le trouve plus.
Nous a pourtant bien existé. Quand l’oppression devient trop grande, on prend la Bastille, on chasse le tsar, on décide qu’un petit pain, ce n’est plus assez. L’histoire est remplie de Nous. Il fallait Nous pour s’organiser contre la tyrannie, petite ou grande. Il fallait Nous pour les syndicats contre le capitalisme débridé. Il fallait Nous pour l’éducation gratuite. Il fallait Nous pour les barricades et pour le féminisme.
Il faut Nous pour changer le monde.
De Nous à Je
Mais à force de le changer, le monde, on avance vraiment. On réussit à réduire les inégalités. On se classe moyenne. On grimpe l’échelle quatre à quatre. On monte assez haut pour croire qu’on pourra aller encore plus haut. Et on y va.
Mais sur l’échelle, Nous ne passe pas. C’est étroit, une échelle, surtout vers le haut. Seul Je peut placer son pied sur le barreau. Alors Nous s’individualise, pour pouvoir accéder au Graal du rêve américain. Ici, au Québec, huit millions de Je s’activent depuis un demi-siècle pour atteindre le haut de l’échelle.
Forcément, avec ce monde qu’on a changé, on fait des envieux. Le rêve américain fait rêver Tout le monde. Et quand Tout le monde finit par arriver en ville, Je se sent bousculé. Je oublie comment on se sent au bas de l’échelle, et ne songe qu’à son propre barreau. Et si Tout le monde s’avisait de viser aussi haut, est-ce Je devrait partager ses privilèges durement gagnés ?
Je se sent prêt à tout pour protéger ses acquis. Même à retourner Tout le monde d’où il vient, manu militari s’il le faut. Évidemment, Tout le monde proteste. Le climat devient franchement inconfortable. Bien à l’abri sur son échelle, Je lance vers le bas des signaux à peine codés : attention, Tout le monde est envahissant, il n’y aura plus de place pour Nous. Jour après jour, Je montre Tout le monde du doigt, refusant de partager les miettes qui tombent vers le bas de l’échelle.
À force, Nous finit par y croire. Il finit même par s’imaginer que Tout le monde veut prendre sa place, grimper l’échelle plus vite que Nous, aller même jusqu’à déloger Je, ce qui serait un comble. Tout le monde comprend qu’il n’y en aura pas de facile.
Je en haut, Nous nous en bas, Tout le monde autour et chacun pour soi, dans son coin, le cœur fermé.
Moi, eux, nous
J’ai écrit ce drôle de texte parce que j’en ai assez qu’on me dise de me méfier, tout le temps. Ceux qui me veulent du bien, ceux qui veulent mon bien, ceux qui me veulent consommatrice de vent, génératrice de profits. On me dit de faire attention, qu’on veut me remplacer. On me dit que je ne suis plus capable d’en prendre. On me dit que l’autre menace ma maison, mon boulot, mes enfants.
J’en ai assez.
Je refuse que mon pays, celui-là même qui rêve de constitution, soit trop petit pour Tout le monde. Je veux qu’on me dise que Nous est plus fort quand Tout le monde s’y met. Que Je n’est rien sans Nous. Que le haut de l’échelle ne sera jamais plus beau que la table ronde, celle où se mêlent les accents, les parfums et les saveurs.
Je rêve de la voix qui nous parlera enfin de notre potentiel, de nos élans… de Nous. Pour l’instant, on ne me montre que nos différences, qu’on me présente comme inassimilables.
Je ne veux assimiler personne. Je veux une chaîne humaine multicolore, forte des atouts de chacun, prête à avancer vers une société juste et — j’ose ce mot suranné — fraternelle.
Neuf millions de Je ne feront jamais un Nous. Et il faut Nous pour changer le monde.
