On préfère souvent se plaindre qu’agir. Par gêne, timidité, et je soupçonne à cause de la peur de déranger la personne qui dérange. Ça vous est certainement déjà arrivé au restaurant, à la caisse, à l’épicerie, de vous faire dépasser par quelqu’un, et qu’en guise de protestation, vous regardez les autres derrière vous en mimant « ben là ! » tout bas. Parce qu’il ne faut surtout pas que l’on crie l’injustice haut et fort.
On est comme ça. On se laisse marcher sur les pieds en protestant tout bas. Le gars qui est dans la file de la caisse dix articles et moins à l’épicerie avec un panier plein, maintenant, je lui dis. En fait, je lui tape sur l’épaule, lui montre l’affiche et son panier. Je me fais regarder de travers, mais je bombe le torse, regarde la personne droit dans les yeux et j’assume. Quelquefois, j’ai droit à un petit « bravo » discret, venant des sympathisants derrière. Très discret. Parce que si le malotru se tourne, il ne faut surtout pas que les gens derrière moi lui donnent l’impression d’appuyer ma décision. Pas grave. Je n’ai plus besoin de sympathie. J’agis.
J’ai eu récemment le plaisir de voir le spectacle du chanteur Gowan. Je suis encore sur mon nuage. Le charisme de cette star des années 80, de Glasgow en Écosse, est sans pareil. Il est arrivé sur scène en kilt, triomphant, souriant, tellement sympathique qu’il a fait l’ensemble de ses présentations en français. Approximatif, avec un accent épouvantable, mais tout de même compréhensible. Ça a donné lieu à certaines incongruités, comme la scène (stage en anglais) qui est devenue « l’étage » pour Gowan, mais on a compris. Il a dit être venu en 1985. « Maintenant vous êtes vieux ». La salle a ri. Jaune, nouvelle couleur de nos dents âgées.
Le petit message enregistré d’avant-spectacle avait joué. Vous savez, celui qu’on entend, mais qu’on n’écoute plus, et qui dit d’éteindre son cellulaire, de ne pas prendre de photos, de ne pas jaser pour ne pas déranger les gens, et bla bla bla. La direction de la salle avait décidé de le modifier pour lui donner un air humoristique. Ça a marché. Le monde a ri, mais n’a visiblement pas plus compris.
Toujours est-il que
Tout allait plutôt bien, jusqu’à ce qu’une blonde — elle aurait pu être brune, bleue ou jaune, ne criez pas au complot —, donc, jusqu’à ce que la blonde lève lentement et discrètement son cellulaire, puis prenne une petite photo à la sauvette.
Voyant que son geste n’avait aucune conséquence, elle l’a ressorti, et cette fois, s’est mise à filmer : zoom in, zoom out, prenant son temps, levant l’écran toujours plus haut. Elle était deux rangées devant moi. Personne n’osait pas intervenir, même si la lumière de l’écran dérangeait certainement tout le monde derrière elle.
Pire ! Voyant qu’elle filmait et photographiait, plutôt que de la ramener à l’ordre, d’autres ont décidé de faire de même. Une autre blonde (décidément), sa voisine, et une brune (ouf), plus rapide et furtive, mais tout de même. Les préposés ne semblaient pas s’en formaliser. J’ai levé le bras pour faire signe à l’un d’eux, qui m’a vu, a regardé, a vu, et a fait comme s’il n’avait pas vu.
N’en pouvant plus, j’ai profité de la fin d’une chanson et d’un silence dans le discours de Gowan pour lui lancer de ma plus grosse voix radiophonique : « Madame, j’ai votre écran dans la face ». Mouvement furtif, rapide, le cellulaire disparaît. Elle se retourne, et me regarde avec des couteaux dans les yeux. Cinq minutes plus tard, je fais la même chose avec l’autre qui continuait de filmer. « Veux-tu te mêler de tes c… d’affaires », qu’elle me lance ! « Hé, à partir du moment ou je paie pour voir un spectacle, et que tes agissements me dérangent, ça devient mes c… d’affaires. »
Je sais. Ma réplique était bonne et cinglante. J’en étais assez fier. C’est vrai que 20 ans de radio en direct aiguisent une certaine spontanéité. Les préposés de salle ne sont pas plus intervenus lorsqu’un gars derrière moi a décidé lui aussi de filmer avec son cellulaire, mais en utilisant en plus la lumière !!!
À force de chialer sur Internet, et de passer le plus clair de son temps de travail et libre seul devant un écran, à commenter tout et son contraire en même temps, en a-t-on perdu le respect de l’autre. En groupe ? Encore pire. Et ces images « exclusives » souvent floues et sautillantes, on ne les regardera jamais, et on ne se souviendra même pas d’avoir vu le spectacle, trop occupé à le filmer. Si tu veux voir le show à travers un écran, attend qu’il passe à la télé, me semble, paie pas 150 $ !
Pour ajouter l’insulte à l’injure, je regarde à ma droite pour me plaindre, et je vois un de mes amis… en train de filmer et de diffuser en direct sur Facebook ! Et à la fin du show, c’est moi qui suis passé pour le gros méchant. « Toi, t’es pas sortable, on va te laisser chez vous ». Me voilà coupable d’avoir fait remarquer à des contrevenants que leur comportement dérangeait.
On est rendu là. Coupable de s’insurger, même lorsqu’on a raison. Trump y serait-il pour quelque chose ? Après tout, il a lancé sans gêne à une journaliste qui le questionnait sur l’affaire Epstein : « Quiet, Piggy ». Le monde s’en est insurgé, durant une bonne heure, maximum, puis on est passé à autre chose.
Pour la référence, Piggy c’est une marionnette. L’épouse de Kermit la grenouille. Une cochonne rose, grassouillette (c’est peu dire) et exubérante de la série américaine culte The Muppets. C’était loin d’être un compliment. Rares sont ceux qui ont manifesté leur désaccord devant ce manque flagrant de respect envers quelqu’un qui faisait son travail. La plupart en ont même ri.
Mais on ne s’insurge pas devant le président des États-Unis. S’il lève le doigt, on s’incline, et on lui accorde une importance démesurée. À preuve, la cérémonie où l’on gracie des dindes pour l’Action de grâce aux États-Unis est passée cette semaine d’un aparté en fin de téléjournal à une diffusion pendant le bulletin de nouvelles avec une mention « en direct », comme si on annonçait quelque chose d’important. En plus, Trump a profité de l’occasion pour traiter le gouverneur de l’Illinois de « gros tas dégoûtant ». Même la dinde semblait gênée.
Mais si le président des États-Unis peut manquer de respect au point de se moquer de l’apparence physique des gens, pourquoi ferions-nous l’effort d’avoir un peu de respect pour les autres, et se faire dire en fin de compte qu’on n’est pas sortable ? C’est plate, mais je n’ai pas de semblant de réponse.
PS – Mes vacances à Cuba se sont bien passées. Je me sentais vraiment comme à la maison. J’ai mangé du spaghetti au jus de tomate post-ouragan durant une semaine, et il a plu durant quatre jours. Ceci explique peut-être cela.
