Le Centre femmes La Passerelle du Kamouraska amorcera dans les prochains mois un nouveau chantier de prévention auprès des jeunes du secondaire. Baptisé Étincelle, ce programme vise à sensibiliser les adolescents aux relations amoureuses saines et à la dynamique de la violence, avant même que les comportements problématiques ne s’installent.
« On croit que plus on travaille en prévention, plus on peut agir à la base », explique Isabelle Després, co-coordinatrice et intervenante au Centre femmes La Passerelle. Créé par l’Université du Québec à Montréal, le programme Étincelle sera déployé pour la première fois dans les écoles de la région. L’équipe de La Passerelle en assurera l’animation auprès des élèves de troisième et de quatrième secondaire.
Chaque groupe ciblé participera à trois ateliers d’une durée de 75 minutes. Les rencontres aborderont plusieurs thèmes liés aux relations amoureuses chez les adolescents. « Le premier atelier va parler de développer une relation positive. Ensuite, on va aborder la communication, la gestion des désaccords, et la rupture amoureuse. On va aussi parler de la dynamique de la violence, et de comment on peut aider quelqu’un qui vit quelque chose de préoccupant », précise Mme Després.
Les écoles secondaires du territoire ont déjà été approchées. Certaines ont confirmé leur participation, tandis que des discussions sont encore en cours avec d’autres, pour des questions de logistique. Selon les premières estimations, au moins sept groupes d’environ 30 élèves seront sensibilisés lors de la première phase du projet.
Réalité préoccupante
Le programme repose sur une réalité préoccupante mise en lumière par des recherches menées au Québec. Chez les adolescents de 14 à 18 ans, 63 % des filles et 49 % des garçons disent avoir déjà vécu une forme de violence dans un contexte amoureux. « Ce sont des chiffres très élevés », constate Isabelle Després. La sensibilisation dans les écoles demeure pourtant un défi. « Ce n’est pas toujours facile d’entrer dans les milieux scolaires. Les programmes ont changé, et ce ne sont pas tous les enseignants qui sont à l’aise de parler de cela », souligne-t-elle.
Le projet Étincelle bénéficie d’un soutien financier de 25 000 $ du gouvernement du Québec, réparti sur trois ans. Cette aide permettra de structurer l’intervention, de former les animatrices, et de développer le matériel pédagogique nécessaire.
Les premiers ateliers pourraient débuter dès le printemps auprès des élèves de troisième secondaire. Le programme devrait ensuite prendre pleinement son envol à l’automne. Pour Isabelle Després, la prévention demeure l’un des moyens les plus prometteurs pour réduire la violence dans les relations amoureuses. « Si on réussit à donner des outils aux jeunes pour reconnaître ce qui est sain et ce qui ne l’est pas, on peut éviter que certaines situations se développent plus tard. »
« Franchir notre porte demande énormément de courage »
Au Centre femmes La Passerelle du Kamouraska, les histoires qui franchissent la porte ne sont jamais anodines. Chaque année, plus de mille femmes y trouvent écoute, soutien et accompagnement. Dans une région comme le Kamouraska, ce chiffre impressionne.
« Ces femmes ne vont pas nécessairement dénoncer à la police, mais elles viennent valider ce qu’elles vivent. Et ça, ce sont celles qui en parlent. Plusieurs ne le font pas », raconte Mme Després.
Lors de l’arrivée, la première démarche consiste à vérifier si la situation vécue correspond réellement à de la violence. « Bien souvent, les femmes viennent chez nous pour valider leur perception. Elles se demandent : est-ce que c’est dans ma tête ? Est-ce que j’invente ça ? Le fait d’être crues, ça devient une première étape très importante », note l’intervenante.
Plusieurs formes
Parce que la violence conjugale prend plusieurs formes. Au-delà des coups et des agressions physiques, elle peut être psychologique, verbale, économique, sexuelle ou encore religieuse. « La violence s’insinue. Elle tisse des toiles autour de la victime. Lorsqu’une femme commence à envisager de quitter la relation, les questions surgissent rapidement. Qu’est-ce qui va arriver financièrement ? Qu’est-ce qui va arriver avec les enfants ? La famille, les amis ? Tout ça fait que ça prend du temps pour faire le point sur sa situation. »
Dans certains cas, les femmes choisissent de rester dans la relation. « Nous, on va toujours respecter la décision de la personne. Si elle décide de rester, on va travailler avec elle sur des scénarios de protection et de sécurité. »
La violence conjugale évolue
Isabelle Després travaille dans ce milieu depuis plus de 20 ans. Depuis ses débuts, elle a constaté que la violence conjugale a évolué. « Avant, on parlait de cinq formes de violence. Aujourd’hui, les réalités sont plus complexes. Les formes de violence ont changé. On voit aussi la violence liée à la langue, à la religion… et tout ce qui est arrivé avec les technologies. »
Les téléphones cellulaires et les réseaux sociaux ont transformé certaines dynamiques de contrôle. « Il y a des femmes dont le cellulaire est traqué. On installe des systèmes de localisation pour surveiller leurs déplacements », explique l’intervenante, ajoutant que cette surveillance constante complique même parfois l’intervention.
« Avant, les femmes venaient plus facilement nous rencontrer au centre. Maintenant, juste venir ici peut devenir dangereux avec la géolocalisation. On doit parfois les rencontrer dans un GMF ou à l’hôpital pour que ce soit plus sécuritaire », dit Isabelle Després, pour qui la clé du travail d’intervention repose sur une attitude bien particulière. « On essaie d’être empathiques plutôt que sympathiques. »
La nuance est importante. « Être empathique, c’est comprendre la situation de l’autre sans juger. Les femmes qui viennent ici ont souvent peur d’être jugées ou de ne pas être crues. » Malgré la lourdeur des histoires entendues au fil des années, certaines rencontres laissent une trace lumineuse. « Il y a des femmes qui reviennent nous voir pour dire merci. À ce moment-là, on se dit qu’on a bien fait notre travail. »
Parce que chaque démarche demeure un geste de courage. « Quand une femme se sent crue et écoutée, ça lui donne la possibilité de reprendre du pouvoir sur sa vie. »
Comprendre les formes de violence conjugale
Violence psychologique
C’est la plus fréquente, et souvent la plus difficile à reconnaître. Elle inclut l’humiliation, les menaces, le dénigrement, les insultes, le contrôle constant, l’isolement, ou le fait de faire douter la victime de sa perception.
- Rabaisser constamment la personne
- La traiter de folle ou d’incompétente
- L’isoler de ses amis ou de sa famille
- Contrôler ses faits et gestes
Violence verbale
Elle passe par les mots : cris, insultes, menaces, intimidation.
- Crier après quelqu’un
- Utiliser des propos dégradants
- Menacer de s’en prendre à la personne ou à ses proches
Violence physique
C’est la forme la plus visible.
- Pousser
- Frapper
- Lancer des objets
- Empêcher quelqu’un de sortir
- Toute forme d’agression physique
Violence sexuelle
Elle survient lorsqu’une personne impose des gestes sexuels sans consentement.
- Forcer une relation sexuelle
- Imposer des pratiques sexuelles
- Utiliser la sexualité pour contrôler ou humilier
Violence économique
Elle consiste à contrôler ou à limiter l’accès à l’argent.
- Empêcher la personne de travailler
- Contrôler tous les revenus
- Donner un « argent de poche »
- Accumuler des dettes à son nom
À ces formes de violences se sont ajoutées
- La violence coercitive, ou contrôle coercitif, qui prend la forme du pouvoir et de la domination afin de priver sa victime de sa liberté et de son autonomie.
- La violence numérique, lorsque l’agresseur prend le contrôle du cellulaire de sa victime, la suit en géolocalisation, l’espionne.
- La violence liée à la religion ou à la culture.
- Le cyberharcèlement et la surveillance sur les réseaux sociaux.

