J’aurai bientôt 90 ans. Dans mon village, on fait une fête pour les nouveaux arrivants, pour les nouveaux bébés, pour les bénévoles, mais on ne fait jamais de fête pour les Anciens, ceux et celles qui ont bâti la communauté et qui en connaissent l’histoire, les années, les crises et les succès.
Dans toutes les sociétés qui nous ont précédés, les Anciens occupaient une place importante. Ils étaient au cœur de la famille, de la tribu. On les respectait, on les vénérait même, malgré leurs défauts. On les consultait. Ils étaient les gardiens de la tradition, des savoir-faire masculins et féminins, de la survie et de la dignité. Ils agissaient en médiateurs lors des conflits. Ils assuraient la continuité de l’identité et de l’appartenance. Ils étaient les gardiens du territoire et de la conscience. On honorait leur esprit et leur mémoire après leur départ.
Dans la société moderne, où seuls comptent ceux qui peuvent rapporter de l’argent, les vieux — de plus en plus nombreux — comme les enfants sont un fardeau : on les parque à grand prix, en marge de la famille et de la société, dans des foyers pour personnes âgées pour les uns, dans des garderies et des écoles pour les autres. Les gens en âge de travailler n’ont pas le temps de s’en occuper, et ils n’ont plus besoin d’eux, sauf en cas d’urgence : avec l’argent, tout s’achète de nos jours, prêt-à-manger, prêt-à-porter, prêt-à-penser.
Ainsi, les enfants et les vieux sont coupés du contact avec la vie et la communauté. Ils sont condamnés à attendre d’être grands… ou à attendre de mourir. Bien sûr, on essaie de leur rendre la vie agréable, on les amuse, mais l’école reste l’école, et le RPA, une antichambre de nous savons quoi. On n’y est pas chez nous, avec les nôtres, nos affaires, nos plats : on est un numéro. C’est pourquoi beaucoup insistent pour rester à la maison, mais là aussi ils sont seuls : un aidant, ce n’est pas une famille ni une communauté. Rien ne peut remplacer la présence, la connexion avec le monde, la reconnaissance, le respect.
Nos sociétés se privent de trésors de sagesse, d’affection et de support en mettant les Anciens de côté. Elles font preuve d’un calcul mesquin et à courte vue. On devrait rétablir des ponts entre les Anciens et les enfants, les foyers et les écoles, tenter de reconnecter les générations, avant que le fossé ne devienne infranchissable.
Car ce qui creuse le fossé, c’est l’idée que seul l’argent compte, que les jeunes sont à eux seuls l’avenir, qu’ils n’ont pas de leçons à recevoir de personne, que les Anciens sont dépassés, que les arbres n’ont pas besoin de racines pour déployer leurs branches, leurs feuilles, leurs fleurs et leurs fruits, pour assurer la suite du monde.
Quant aux travailleurs qui gagnent la vie de tout le monde, ils se sauveraient peut-être d’un burn-out s’ils prenaient le temps d’écouter et de respecter les Anciens qui les entourent.
