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Dans chaque village, il y a deux villages

Photo : Archives  Le Placoteux

Les Italiens qui vivent dans les montagnes utilisent le mot « pays » (paese) pour désigner leur village, et ils se désignent eux-mêmes comme « paysans » (paesani).

En 1996, le regretté professeur de développement rural à l’Université de Rimouski racontait ce qui suit à des Français en visite au Kamouraska :

« Dans chaque village de nos campagnes, il y a deux villages.

Un premier village qu’on peut appeler un village “urbain” ou de culture urbaine. Il s’est formé au cours des 50 dernières années avec des résidents qui ne vivent plus de l’agriculture, travaillent souvent à l’extérieur, et ne sont pas, pour la plupart, originaires de la place. Ce sont des néoruraux qui ont peu à peu imposé un mode de vie moderne.

À côté ou derrière ce village urbain, il y a le village, ou plutôt la paroisse traditionnelle, agricole, formée des vieilles familles de cultivateurs de souche qui restent, disséminées dans les rangs, puisque le village d’autrefois ne regroupait autour de l’église que quelques retraités, journaliers et propriétaires de services. Ces familles de cultivateurs détenaient le pouvoir : on parlait du pouvoir des rangs.

Les projets de développement rural sont confrontés à cette fragmentation identitaire de la ruralité. »

Trente ans plus tard, les urbains ont pris possession de nos villages. Dans mon village, il ne reste que trois cultivateurs conventionnels, alors qu’il y en avait 18. Le pouvoir des rangs a été remplacé un peu partout par le pouvoir des néoruraux qui sont plus nombreux que les originaires. Les églises sont désormais « consacrées » à des activités sociales. Le village est rempli de jeunes familles et de jeunes enfants, dont la plupart ne sont pas originaires de la place. La population s’est diversifiée et stabilisée. Les métiers, les habitudes, les activités et la culture sont de plus en plus urbaines, pour le meilleur et pour le pire.

Mais nos villages demeurent très différents des quartiers, et surtout des banlieues des villes. Ce sont des « pays ». Un village, c’est d’abord un territoire, une histoire, une identité, une communauté distincte : le Doux pays du Kamouraska, le Haut-Pays, Saint-Germain c’est beau, Rivière-Ouelle, le rang Mississipi, le rang de l’Embarras, la Pointe-Sèche, la Pointe-aux-Orignaux, l’Amphithéâtre, les Sept-Chutes, Grande Anse, le moulin de Saint-Roch, et partout, ce fleuve vivant, ces îles et ces Ccabourons semés un peu partout, sur lesquels le soleil se couche chaque soir autrement.

Les villages qui augmentent leur qualité de vie et leur attractivité sont précisément ceux qui ont l’intelligence de miser sur leur territoire : le fleuve, les cabourons, les champs, les oies, l’anguille, l’esturgeon, les bélugas, les vieilles maisons de bois, 350 ans d’histoire et de légendes, une langue pure, une culture riche, des grands noms qui ont marqué le Québec : Casgrain, Taché, Chapais, Chalout, Michaud, Laplante, Lévesque…

Il reste à ces néoruraux à s’imprégner de cette culture, à s’approprier pleinement ce territoire magique et cette histoire profondément nôtre, à les amener encore plus loin et plus haut, comme beaucoup le font déjà : Sentier des Cabourons, Cirque de la Pointe-Sèche, Microbrasserie Tête d’allumette, Bistro Côté-Est, Baleine endiablée, boutiques originales, marchés locaux, et tous ces jeunes maraîchers ingénieux qui tirent le diable par la queue parce qu’ils n’ont pas accès aux largesses du ministère de l’Agriculture, de l’ASRA, des quotas, de la mise en marché collective, du zonage agricole et de la riche et puissante UPA.

De nouveaux villages naissent, de nouveaux « pays » !