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Plaidoyer pour une journée de la dévitalisation

Photo : Léon McGregor (Unsplash.com)

Ce texte est paru dans la version électronique du Devoir le 23 avril 2026.

À l’instar de la journée de la Terre, nous proposons d’instaurer une journée de la dévitalisation, non pas pour ajouter une commémoration de plus au calendrier, mais pour nommer clairement un phénomène insidieux qui ronge silencieusement plusieurs régions rurales du pays, et auquel de nombreux citoyens et élus municipaux sont confrontés quotidiennement.

Les médias locaux, régionaux et provinciaux nous le rappellent sans cesse. Pas une semaine, et parfois même pas une journée ne se passe en effet sans que nous entendions parler de la perte de services de proximité en milieu rural. Avec la fin du moratoire sur la fermeture des bureaux de poste, certaines localités risquent même de se voir complètement amputées de leurs services. À cela s’ajoutent des problématiques plus anciennes comme la décroissance démographique, la faiblesse de la diversification économique, et des revenus locaux sous les moyennes provinciales. Les jeunes et les personnes âgées sont effectivement nombreuses à quitter leur milieu d’origine dont l’avenir apparaît incertain : les premiers pour poursuivre leurs études ou obtenir un emploi à la mesure de leurs aspirations, les seconds pour se rapprocher des services ou de leurs enfants.

Derrière ces départs, plusieurs communautés s’effritent. Nombreuses sont celles qui ont emprunté le chemin de la décroissance, dont certaines, depuis plus d’un demi-siècle. Certes, des localités rurales profitent de migrations de retour, mais ces milieux se situent généralement soit près des villes, ou disposent d’aménités [sic] qui en font un lieu unique. Ailleurs, nous assistons à un vieillissement accéléré de la population, à solde migratoire et naturel négatif, et ce, depuis plusieurs années. Quelques localités rurales éloignées des grands centres ont bien connu une pause en 2021, lors de la pandémie, mais il est fort probable que cette rupture démographique sera de courte durée, comme le confirmera sans doute le prochain recensement de 2026.

Dans le Bas-Saint-Laurent, la dévitalisation est devenue tellement préoccupante qu’elle étend maintenant ses ramifications en milieu urbain, où des villes comme Trois-Pistoles, Pohénégamook et Témiscouata-sur-le-Lac se battent pour conserver leurs services de santé. Au Nouveau-Brunswick, c’est aussi cas de Sainte-Anne-de-Kent qui lutte pour les mêmes raisons, car cette dévitalisation est aussi bien présente en Atlantique, particulièrement au Nouveau-Brunswick et à Terre-Neuve-et-Labrador, témoignant du caractère structurel du phénomène.

Au surplus, l’intérêt porté par [sic] la dévitalisation, prise dans sa globalité, semble s’effriter tant de la part des universitaires et des politiciens que des journalistes. Il est vrai que les milieux concernés, même s’ils constituent environ 20 % de l’espace rural, représentent un très faible poids politique. Comme solution, il est généralement proposé de les fusionner, croyant à tort qu’un regroupement leur donnera un souffle nouveau en favorisant des économies d’échelle, alors qu’il contribue plutôt à masquer leurs problèmes, sans compter la perte d’identité qu’engendre une telle amalgamation. Du même souffle, une nouvelle terminologie contribue aussi à camoufler la gravité de leur situation. Ainsi, on parle de milieux en vitalisation pour désigner des entités qui, dans les faits, s’éteignent à petit feu, ou sont au bord du gouffre. C’est un peu comme si l’on chantait tous en chœur et bien fort : « Tout va très bien, Madame la Marquise », alors qu’une partie du château est en flammes.

C’est dans cette perspective que nous suggérons d’inaugurer une journée de la dévitalisation pour les cinq provinces sises à l’est du Canada. Le choix de la date importe peu, puisque les élus et les citoyens doivent constamment se battre pour faire valoir leurs droits en matière d’aménagement et de développement, et ainsi conserver le minimum de services qu’il leur reste. Comme cette bataille suscite de plus en plus d’efforts, nous observons à bien des endroits une démobilisation et un affaiblissement du tissu social, lesquels sont accentués par une société de plus en plus individualiste, étiolant encore plus la solidarité territoriale qui prévalait dans les années 1970. Mais à terme, ce sont des états généraux ou un sommet sur la ruralité que nous souhaiterons voir émerger, où les enjeux de la dévitalisation des petites localités du Québec et de l’Acadie occuperaient l’avant-scène politique et médiatique, et seraient, pour une rare fois, au cœur du débat public.

Majella Simard

Originaire de Saint-André-de-Kamouraska, l’auteur est détenteur d’un doctorat en développement régional et professeur de géographie à l’Université de Moncton.