Avez-vous remarqué qu’on est en campagne électorale ? Il me semble que c’est devenu général. Du pareil au même partout. On parle à peu près de la même chose que quand j’étais jeune : la santé, l’éducation, le coût de la vie.
« Dans mon temps, une pinte de lait, ça coûtait dix cennes ! » répétait mon père. Dix cennes ! Aujourd’hui, si quelqu’un me disait ça, je lui demanderais s’il a aussi connu les dinosaures. J’enregistrais presque tout à la télévision. D’abord sur des cassettes audio, puis sur Beta, puis sur VHS. Oups. Je viens de perdre les jeunes. Les cassettes, c’était juste de grosses clés USB qu’on rembobinait.
Je conservais les reportages, les nouvelles, les dossiers régionaux, et aussi les émissions de La Femme bionique et de Cosmos 1999. Si je regardais encore ces vieilles émissions aujourd’hui, je suis convaincu que j’y entendrais les mêmes préoccupations qu’aujourd’hui. Sauf qu’aujourd’hui, on est fade. Mais a-t-on le choix ?
Autrefois, une élection, ça se passait souvent le dimanche, sur le parvis de l’église, après la messe. Les candidats étaient là, les électeurs aussi, et tout ce beau monde se connaissait. On savait qui était le beau-frère de qui, qui avait travaillé avec qui, et surtout qui avait promis quoi.
Parce qu’un candidat avait quelque chose à offrir. « Si vous m’élisez, je vais vous faire asphalter votre rang ! ». C’était simple, clair, et surtout vérifiable. Quelques mois plus tard, on reprenait la route. Si le rang était toujours aussi cahoteux, l’élu savait qu’on s’en souvenait. Une promesse électorale pouvait lui revenir en pleine face avec la précision d’un nid-de-poule.
Aujourd’hui, essayez donc de demander ça à un candidat. « Monsieur, allez-vous faire asphalter notre rang ? » Il faudrait probablement consulter les orientations gouvernementales, analyser les crédits disponibles, étudier les critères d’admissibilité, consulter les partenaires, et créer un comité chargé d’évaluer la possibilité d’envisager éventuellement l’asphaltage. Et votre rang resterait en garnotte. Avec un plan stratégique de réfection, mais il resterait tout de même en garnotte.
La politique est-elle devenue tellement complexe qu’un candidat ne peut plus se mouiller ? Ou craint-il de se faire accuser de récupérer un dossier à des fins électorales ? C’est vrai que les projets régionaux sont devenus compliqués. Santé, éducation, routes, développement économique : il y a tellement de paliers de gouvernement et de programmes que promettre quelque chose exige presque maintenant un notaire et trois avocats.
« Dix cennes, une pinte de lait ! » Finalement, ce qui changé, c’est peut-être juste notre façon de nous plaindre. Avant, on attendait le journal du soir. Maintenant, on reçoit 47 notifications avant même d’avoir terminé son café. Et notre mémoire, elle, nous joue des tours. C’est une faculté qui oublie, et surtout qui idéalise le passé. On se souvient des pintes de lait à dix cennes, et on oublie probablement d’autres choses. C’est peut-être ça, les élections : beaucoup de promesses, beaucoup d’espoir, et une mémoire sélective. « Baratte à beurre ! », dirait Siméon Desrosiers s’il revenait du Temps d’une paix.
Une chance qu’on a Céline pour nous ramener à l’essentiel. Parce qu’il arrive un moment où l’électeur regarde le coût de l’épicerie, et finit lui aussi par crier : « Anymoooooore ! »

