« Il y a eu une situation d’itinérance cachée avec un couple qui dormait dans son auto dans le stationnement du centre d’achat. Ils étaient à cet endroit depuis trois jours. » « J’ai appris à connaître les petits secrets des rues du Kamou. » Ces témoignages, ce sont des travailleurs de rue du Kamouraska qui les ont livrés dans le rapport d’activité des services en travail de rue. Parce que chez nous aussi, la détresse est bien présente.
Au total, ils sont 17 travailleurs de rue qui vont directement à la rencontre des personnes dans leurs milieux, soit les huit MRC du Bas-Saint-Laurent. Selon le document, au cours de la dernière année, ils ont réalisé 10 972 contacts et interventions, et ont rejoint 19 515 personnes, dont 64 % étaient âgées de 12 à 35 ans. Le rapport fournit également des informations sur le type de rencontres, le moment ou le lieu de celles-ci, que ce soit pour l’ensemble de la région ou pour une MRC plus spécifiquement.
« Ces données reflètent l’ampleur du travail réalisé sur le terrain. Le travail de rue permet de rejoindre les personnes là où elles se trouvent, et au moment où elles en ont besoin. Le lien de confiance qui se crée fait une réelle différence. La présence des travailleurs de rue est assurément un incontournable pour le maintien du filet social et le mieux-être de nos communautés », affirme Serge Pelletier, président du Collectif régional de développement du Bas-Saint-Laurent et préfet de la MRC de Témiscouata
Incursion sur le terrain
Le rapport d’activités 2025-2026 fait une place particulière à ce qui est à la base de tout lien : la parole, l’échange. Pour aller au-delà des chiffres, des portraits de rue y sont présentés, et permettent de découvrir le quotidien de ces travailleurs qui parcourent les différents territoires. « On marche, sans heures fixes, ni sur un tapis rouge. Notre rôle, c’est tenir la lampe quand la nuit s’étire. On marche vers les gens, mais surtout avec eux. Le travail de rue, c’est choisir de rester quand d’autres partent. On ne sauve pas, on ne répare pas, on accompagne », exprime un travailleur de rue.
Ces récits très personnels et touchants évoquent plusieurs préoccupations, que ce soit l’itinérance visible ou cachée, l’isolement, ou l’importance d’échanger avec les jeunes. Ils laissent aussi transparaître l’importance des liens qui se tissent, des collaborations entre les ressources, et des petites et grandes victoires lorsqu’on accompagne quelqu’un.
Écouter, accompagner et créer des liens
Au Kamouraska, deux travailleurs de rue ont présenté un portrait de leur réalité. Val est présente depuis sur le territoire un peu plus d’un an. Elle dit avoir la conviction que faire du travail de rue, c’est croire que chaque humain a sa place dans une société trop peu adaptée pour ceux qui, selon ses propres termes, ne fittent pas dans le moule.
« À travers mon année, j’ai rencontré tellement d’humains uniques qui ont malheureusement vécu une ou des situations difficiles. Je pense entre autres à des personnes en situation d’itinérance, à d’autres ayant vécu ou qui vivent de la violence conjugale, des personnes immigrantes sans papier, des personnes ayant des enjeux de santé mentale, d’autres pour qui les fins de mois sont particulièrement difficiles, des personnes qui vivent beaucoup de solitude et d’isolement, d’autres pris dans un cercle de consommation… Je pourrais continuer. J’ai appris à connaître les petits secrets des rues du Kamou », écrit celle qui a été invitée dans des résidences privées, des écoles, des arénas, des parcs, des festivals.
« Devant le constat de la solitude des gens que je côtoie, j’ai initié des activités de socialisation informelle afin de créer un lieu d’échanges, de partage et de solidarité. L’été, j’ai passé mes samedis après-midi au parc pour briser l’isolement, prendre un peu de vitamine soleil, et passer du temps de qualité avec les gens. », affirme Val, qui précise que malgré la solitude, la détresse, certaines impasses, les difficultés et les embûches dans les parcours de vie, toutes les rencontres qu’elle a eues ont été enrichissantes et nourrissantes. « J’ai vécu des moments de solidarité, d’échanges, des discussions sur le sens de la vie, des moments de gang où on rit, ainsi que des discussions où je n’ai pas pu retenir mes larmes. J’ai aussi eu la chance qu’on partage avec moi des joies, des petites victoires, des accomplissements, ainsi que des petits et des grands pas. »
Val affirme que même si elle ne peut pas enlever la souffrance des gens, elle peut être là, « présente, au moment où il faut, sans pression, pour être une oreille bienveillante et attentive, une présence réconfortante, et surtout, prête à lancer une petite blague plus au moins drôle pour donner un petit sourire aux personnes. »
Steve, dans la rue depuis 15 ans
Pour sa part, Steve, travailleur de rue depuis plus de 15 ans se promène entre La Pocatière et Saint-Alexandre. Ses observations, il dit les faire dans les restos et cafés, auprès de jeunes et moins jeunes, étudiants et travailleurs. « Nous avons affaire à de l’itinérance cachée et de l’itinérance de passage, majoritairement dans notre secteur. J’ai eu quelques situations problématiques et inhabituelles qui ont pris du temps. […] Il n’y a pas d’intervention anodine. Chaque moment, peu importe l’endroit, même s’il semble anodin, peut-être un moment tournant auprès d’une vie », dit Steve.
Violence conjugale et ruptures
Steve dit constater de plus en plus de violence entre voisins, de violence conjugale et de ruptures amoureuses. « Aussi, une réalité que je vois de plus en plus et qui est selon moi très problématique concerne les interdits de contacts qui vont uniquement dans un sens. Par exemple, la jeune fille peut communiquer avec son ex, mais l’ex, lui, s’il le fait, se retrouve en prison. Selon moi, ce genre de règlement est malheureusement provocant pour des gens qui ont des problèmes, notamment d’impulsivité et de santé mentale. »
S’il passe une bonne partie de sa vie à aider les autres, Steve affirme qu’il doit aussi prendre soin de lui. « Je dois faire attention, car fréquenter les bars souvent et se coucher tard peut éventuellement jouer un rôle sur le moral et le niveau d’énergie. Un intervenant est son propre outil de travail ; il doit donc conserver et entretenir sa forme, son énergie, et son moral. Pour prendre soin des autres, il faut prendre soin de soi. »
Le Kamouraska de rue en chiffres
Contacts/interventions
Nombre de contacts : 277 — 45,6 %
Nombre d’interventions : 331 — 54,4 %
TOTAL : 608 — 100 %
Heure de la rencontre
8 h à 16 h : 366 — 60,2 %
16 h à minuit : 174 — 28,6 %
Minuit à 8 h : 68 — 11,2 %
Identité de genre
Femmes : 297 — 33,9 %
Hommes : 580 — 66,1 %
Principaux lieux de rencontre
Restaurants/Cafés : 133 — 21,9 %
Cellulaire/Internet/Réseaux sociaux : 131 — 21,5 %
Organismes/Institutions : 87 — 14,3 %
Âge
Moins de 12 ans : 2 — 0,2 %
De 12 à 16 ans : 37 — 4,2 %
De 17 à 25 ans : 397 — 45,3 %
De 26 à 35 ans : 220 — 25,1 %
De 36 à 45 ans : 100 — 11,4 %
De 46 à 64 ans : 120 — 13,7 %
Plus de 65 ans : 1 — 0,1 %
Occupation
Étudiant : 115 — 13,1 %
Programmes gouvernementaux : 370 — 42,2 %
Travailleur/En processus d’insertion : 357 — 40,7 %
Sans revenu : 23 — 2,6 %
Principaux types de rencontre
Écoute/Soutien/Échange : 610 — 51,1 %
Information/Sensibilisation/Prévention : 420 — 35,2 %
Références/Orientation : 77 — 6,4 %
État du contact
Ponctuel : 398 — 45,4 %
Régulier : 292 — 33,3 %
Premier contact : 126 — 14,4 %
Principales réalités
• Biopsychosociale
Réalité relationnelle : 565 — 13,8 %
Santé mentale : 474 — 11,6 %
Santé physique : 407 — 10,0 %
Réalité familiale/Parentalité : 350 — 8,6 %
• Judiciaire
Droits/Responsabilités : 245 — 6,0 %
Procédures/Documents légaux : 26 — 0,6 %
Sécurité routière : 15 — 0,4 %
• Socioéducative
Réalité scolaire : 17 — 0,4 %
Intégration scolaire : 10 — 0,2 %
• Socioéconomique
Besoins primaires : 135 — 3,3 %
Réalité de travail : 102 — 2,5 %
• Socioculturelle
Intérêts/Projets personnels : 579 — 14,2 %
Matériel de santé sexuelle
Condoms : 50
Lubrifiant : 25
