Publicité

À droite, toute !

Photo : Luca Volpe, Unsplash

Il fait noir de bonne heure. Bientôt, après le changement d’heure, ça sera encore pire. On fait encore des barbecues, mais on mange à l’intérieur, les lumières allumées. Les premières oies passent au-dessus de nos têtes en faisant le V des vents d’automne. Ça sent le froid.

On voit tout ça, mais on ne se rend pas compte tout de suite de ce qui nous pend au bout du nez. Jusqu’au jour fatal où on regarde par la fenêtre au petit matin, et que les toits des voisins sont blanchis par le gel. Ça fesse fort. D’un seul coup, l’hiver nous tombe dessus. On ne verra pas un seul flocon avant des semaines, mais on a déjà un banc de neige au creux de l’estomac. On gèle avant le gel, saisi par le compte à rebours qui se déclenche déjà. Est-ce que le bois est cordé ? La cheminée ramonée ? Le linge d’hiver sorti des boules à mites ?

Dans le bon vieux temps, il fallait encore faire boucherie, transformer le cochon familial en boudin, en saucisses et en jarrets pour les ragoûts du temps des Fêtes. Ça ne se fait plus tellement de nos jours, la seule boucherie étant celle qui saigne nos économies pour les transformer en bébelles sous le sapin.

Octobre, autrefois, c’était aussi le signal des tuques, des mitaines, des foulards et des bas à tricoter, des cannages à finir, des patates à entasser au caveau. On n’avait pas encore transféré à Hydro-Québec la tâche de nous faire passer l’hiver sans dommage.

Une belle métaphore

En ce lendemain d’élection, je ressens le même frisson que celui de l’automne. Sans qu’on le sente venir, des trous se sont formés dans notre catalogne collective, et tout à coup, le frimas est tombé sur nos villages. Les plus riches sont toujours plus riches, les plus pauvres toujours plus pauvres, et ceux qui sont entre les deux, de moins en moins nombreux, se demandent comment joindre les deux bouts de l’échelle sociale.

On a pensé que quelques rénos amélioreraient les choses. La maison du peuple a fait de gros travaux avant l’hiver, mais je ne suis pas certaine de m’y reconnaître. Je pensais qu’il y avait chez nous de la place pour tout le monde, mais tout à coup, je m’y sens à l’étroit, avec l’impression que les meubles sont trop chics pour que certains puissent toujours y vivre. Trop pauvres, ils nous font honte, ils vont salir les sofas ; trop nouveaux, les couleurs jurent trop avec les murs repeints en blanc partout.

Le nouveau décor est propre, propre, propre, et on me dit que mon avenir y chantera, que cette maison du peuple va devenir celle du pays. D’accord. Mais on me dit aussi qu’on veut la chauffer au gaz, que seuls certains d’entre nous en auront la clé, que les autres peuvent retourner chez eux s’ils ne sont pas contents. On me dit que notre laine doit être pure, comme si nous étions les seuls à savoir carder et tricoter. Qu’il n’y a pas assez de pièces pour tout le monde, comme si on avait pu survivre à 400 ans de colonisation sans l’aide de ceux qui étaient là avant nous, et de ceux qui sont venus après !

En coupant les légumes et les fruits pour les mettre en pots, avec les couleurs du Kamouraska devant les yeux, je me dis que cette nouvelle maison, bien droite, me montre que nous avons oublié pourquoi nous avions construit la précédente avec des murs un peu gauchis. Oublié pourquoi nous avions décidé de nous mettre ensemble pour nous soigner, nous chauffer, nous éduquer. Pourquoi nous avons cru qu’on pouvait éviter que certains se noient dans l’océan du Capital, et pourquoi nous avons tissé un filet pour les garder à flot.

On a oublié les épidémies de rougeole dans les quartiers mal famés où s’entassaient les pauvres. On a oublié l’ignorance qui était notre lot, parce que l’université ou le cours classique, c’était pour ceux qui pouvaient se les payer. On a oublié les femmes qui mouraient en couches parce qu’empêcher la famille, c’est péché. On a oublié que les Anglais avaient l’argent, et nous les grosses familles.

On a oublié les curés qui nous disaient de nous taire, parce qu’on était né pour un petit pain, et que la pauvreté était la seule façon d’entrer au royaume des cieux. On a oublié que le pain des députés, des évêques et des gros big shots de la rue Saint-Jacques n’était pas petit. Qu’il nous était simplement inaccessible.

On a oublié pourquoi nous avons tranquillement révolutionné notre société. On a oublié pourquoi aujourd’hui, nous sommes plus riches, plus en santé, mieux éduqués, pourquoi notre niveau de vie a augmenté. Notre niveau de vie à tous, pas juste celui de ceux qui sont déjà riches.

Aujourd’hui, nous croyons que nous sommes capables, tout seuls, de faire face aux grands vents. On pense qu’on peut payer tout seuls pour des profs ou des médecins. On pense que les loyers vont baisser grâce à la main magique du marché, que le Capital va faire preuve de bonne volonté, que la planète va comprendre que nous sommes de bonnes personnes, que les forêts vont cesser de brûler et les océans de monter.

Je me souviens. C’est censé être notre devise, en tout cas celle qu’on lit sur les plaques de nos autos. Je pense que l’humain oublie plus qu’il ne se souvient. Que tous les balanciers balancent… gauche, droite, gauche, droite. Je pense que je préfère quand on s’occupe des plus petits pour ne pas qu’ils tombent dans les craques. Je pense que les gros sont capables de faire un effort de plus pour aider les petits.

Je pense que je vais me sentir étrangère dans la maison du peuple pour un bon moment encore, le temps que le balancier se rebalance.