À Rivière-Ouelle, la pêche à l’anguille demeure bien vivante, portée à bout de bras par quelques irréductibles. Parmi eux, Pierre Lizotte. L’héritier d’un savoir-faire transmis de génération en génération tente de maintenir l’équilibre fragile entre tradition et réalité contemporaine.
« On a subi de grosses baisses. Une chute marquée des populations d’anguilles qui a forcé des ajustements majeurs, notamment par une réduction du nombre de permis de pêche par rachat gouvernemental. Dans les années 60, il y avait des pêches pratiquement partout, du pont de Québec en descendant tout le long du fleuve. Dans la rivière Ouelle, chaque famille avait de petites pêches, une douzaine. Le rachat a fait qu’il y a moins de pêcheurs, donc la pression sur la ressource est réduite. Alors ce qui se dessine depuis quelques années, c’est une certaine stabilité », explique Pierre Lizotte.
Cette stabilité fragile ne signifie pas une abondance retrouvée, mais plutôt un plateau après une longue descente. Historiquement, la pêche à l’anguille occupait une place centrale dans la vallée du Saint-Laurent. Déjà, sous le Régime français, elle constituait une source de nourriture importante, notamment en raison de sa capacité de conservation.
À Rivière-Ouelle, ce savoir-faire s’est ancré durablement, au point où la pêcherie Lizotte est considérée comme l’une des plus anciennes de la région. Pierre Lizotte se souvient de son enfance passée à la pêche à l’anguille aux côtés de son père Georges-Henri et de son grand-père Émile. Avant eux, dans les années 1800, Joseph et Édouard Lizotte pratiquaient déjà cette pêche. L’héritage de Pierre Lizotte remonte donc à loin, dans un territoire où cette pratique a longtemps structuré la vie économique et alimentaire. Aujourd’hui, la réalité a changé. L’accalmie relative constatée par Pierre Lizotte ne lui fait pas oublier l’ampleur du déclin.
« Je me souviens, dans le temps de mon grand-père, on avait sorti 4400 anguilles dans une nuit. Ma grand-mère s’inquiétait parce qu’il ne revenait pas. Mais, imaginez ! Aujourd’hui, on ne pêche même pas ça dans toute l’année, souligne Pierre Lizotte. Dans les années 1980, les prises étaient encore bonnes. Mon père en a déjà pris 1600 en une nuit. » Aujourd’hui, la bonne marée de l’année tourne autour de 300 anguilles.
La pratique elle-même a évolué. Si certaines techniques traditionnelles comme la pêche à fascine sont encore utilisées, d’autres méthodes se sont ajoutées : pêches sur poteaux, structures flottantes qui s’adaptent aux conditions du fleuve. Pierre Lizotte exploite ces trois méthodes, combinant tradition et adaptation. Mais au-delà des techniques, le métier a changé de nature.
« C’est devenu pour moi un revenu d’appoint », reconnaît-il. Comme bien d’autres, il doit compter sur une autre activité, lui qui est propriétaire d’une ferme laitière.
Marché en transformation
Le marché aussi s’est transformé. Finie l’exportation massive : « Les stocks sont trop petits », dit-il. Aujourd’hui, tout se joue sur des marchés de niche au Québec et au Canada, avec une exigence nouvelle : l’anguille doit être vendue vivante. Auparavant, elle était congelée. « Nous devons donc la garder toujours vivante dans des viviers. »
Malgré tout, le métier tient. Parce qu’il repose sur quelque chose de plus fort que l’économie : le cœur. Y a-t-il de la relève ? « J’ai un jeune qui est embarqué avec moi depuis deux ans. Il vient lors des deux marées, de jour et de nuit. On regarde ça tranquillement. »
Une espèce sous pression
La pêche à l’anguille tient encore à Rivière-Ouelle, malgré des obstacles majeurs qui dépassent largement les pêcheurs eux-mêmes. Pour Pierre Lizotte, le principal problème est clair, et il se trouve en amont.
« La plus grosse problématique demeure les barrages hydroélectriques, affirme-t-il sans détour. L’anguille emprunte toujours le même trajet. Elle part des Grands Lacs avant de redescendre dans le Saint-Laurent, et va jusque dans les mers du Sud en suivant les côtes américaines. En descendant vers la mer, les anguilles doivent franchir deux barrages hydroélectriques. Il y a 22,4 % des anguilles qui meurent en passant dans les turbines du barrage de Cornwall en Ontario, et un autre 22,5 % à celui de Beauharnois au Québec. Donc, près de la moitié des anguilles disparaissent avant même d’atteindre les zones de pêche. Ça donne tout près de 50 % d’anguilles qui sont déjà mortes en arrivant ici », dit-il.
Dans ce contexte, l’impact des pêcheurs apparaît marginal. « Nous autres, c’est 5 % à peu près », précise-t-il. Des mesures ont été mises en place, notamment des passes migratoires pour aider les jeunes anguilles à remonter les cours d’eau. Mais pour les adultes, la descente demeure problématique. « C’est là le gros du problème », insiste-t-il.
Saison tardive
À cela s’ajoutent les effets des changements climatiques, bien visibles puisque la saison de pêche arrive plus tard. « Dans le temps de mon père, on pêchait du 1er septembre au 1er novembre. Maintenant, ça commence plus tard, et on peut se rendre jusqu’au 25 novembre. C’est le froid qui nous force à arrêter, mais le poisson arrive beaucoup plus tard qu’avant », explique Pierre Lizotte qui attribue ce phénomène au réchauffement des eaux qui retarde la migration. Le phénomène ne semble pas pour l’instant nuire directement à la reproduction, mais il modifie les repères traditionnels des pêcheurs.
Le fleuve lui-même change. Les pêcheurs sont aujourd’hui aux premières loges pour observer l’apparition de nouvelles espèces. « On est vraiment les yeux du fleuve. On aide beaucoup le ministère avec les prises occasionnelles. On voit des poissons exotiques, inconnus ici autrefois, qui arrivent des autres pays à cause des bateaux : des gobies rayés noirs, et d’autres espèces munies de petites antennes sur le dos, on ne voyait pas ça avant. » Ces observations sont transmises au Ministère, faisant des pêcheurs des partenaires essentiels du suivi environnemental.
Malgré ces défis, la pêche à l’anguille conserve une valeur culturelle forte. Un savoir-faire ancré dans le territoire, façonné par les marées, les courants et les saisons.


