Adélia Chenard et Dany Milliard sont bien connus des amateurs de produits fumés du Kamouraska et de partout au Québec. Après plus de trente années à transformer leur passion en produits renommés, le couple a senti que le moment de la retraite était arrivé. Après la fête du Travail, ils fermeront doucement au public la maison qu’ils partagent avec celui-ci depuis trois décennies.
Certains Kamouraskois de longue date se souviendront de la camionnette réfrigérée qui sillonnait le territoire au début des années 90, pour offrir de porte en porte des poissons fumés délectables, des charcuteries, des saucisses, du bacon tranché tellement épais qu’il fondait dans la bouche, du jambon à la saveur mémorable. Et des lanières de bœuf séché encore meilleures que le meilleur des jerkys.
Une histoire de couple
Adélia et Dany ont toujours été complices. Lui, Pacômien d’origine, elle, une fille de Saint-Gabriel pure laine, leur amour d’adolescence est né sur un terrain de balle, et ils ne se sont jamais quittés. Leur histoire est une histoire de famille et de complicité entrepreneuriale solide, grâce à laquelle ils ont surmonté tous les défis de la production alimentaire artisanale.
C’est en 1977 que Dany fait ses premières expériences de fumaison. « J’avais construit un petit fumoir, et je fumais de la truite, de l’anguille, du hareng… », se souvient Dany. Quand vers 1992 le travail vient à manquer, ce fils d’entrepreneurs se dit que son passe-temps pourrait bien être une façon agréable d’envisager l’avenir. Le petit fumoir a repris du service.
« Notre chômage achevait, j’avais trente piastres dans mes poches, raconte Dany. J’en ai pris vingt pour acheter une manne de harengs, je les ai salés, je les ai fumés, je les ai mis dans les sacoches de ma moto, et je suis parti au village. En même pas une heure, j’avais tout vendu. » Avec l’argent gagné, il rachète du hareng, il le fume, il le sale. Adélia collabore. C’était parti pour trente ans.
Tout se passe dans la maison. Les enfants s’amusaient dans une pièce séparée de l’atelier par un filet de pêche, les parents construisaient leur entreprise en même temps que leur famille. Les fournitures étaient entreposées dans le bureau à la cave. Les clients sonnaient parfois à la porte, sans façon, mais c’est la run de maison en maison qui restait le mode de distribution principal.
Créer la fidélité
Entre 1994 et 1997, le couple reprend une hypothèque pour financer un premier agrandissement à la maison. On achète de l’équipement, on acquiert des permis, on agrandit encore, on se professionnalise. C’est aussi durant cette période que Dany va chercher la théorie qui manquait à sa pratique.
« J’avais fait quelques expériences avec la charcuterie, sans grand résultat, explique Dany. Un jour, un fournisseur d’épices me parle d’une formation précisément conçue pour des artisans comme moi, qui savent le comment, mais qui ont besoin de comprendre le pourquoi, pour acquérir la constance et la maîtrise du métier. »
À partir de là, il crée de nouveaux produits, toujours distribués de porte en porte. La moto a été remplacée par une camionnette réfrigérée conduite par Dany. Adélia l’accompagne. « J’allais avec lui, rappelle-t-elle, jusqu’à ce que ma grossesse m’empêche d’embarquer dans le camion ! »
Vers 1997, la demande insistante du public incite les épiceries à mettre les Produits fumés Saint-Gabriel sur leurs tablettes. « À ce moment-là, se souvient Adélia, on a eu jusqu’à six employés à temps, et on avait 33 points de vente. On était très fiers de ça ! »
Les clients sont fidèles. Encore aujourd’hui, on vient des quatre coins du Québec, et même de New York pour faire provision de produits fumés. Et encore aujourd’hui, Adélia fait la tournée des téléphones à Noël et à Pâques pour prendre les commandes de jambon et autres indispensables des réunions de famille. La relation entre le couple et sa clientèle est de l’ordre de la famille, à l’image des entrepreneurs. « Plusieurs clients sont devenus des amis, on se visite de temps en temps ! », souligne Adélia.
La fin d’une tradition
La fidélité s’est maintenue, même si elle a été mise à l’épreuve. Depuis 2011, les produits de l’entreprise ne sont plus vendus en épicerie. Il faut aller à Saint-Gabriel pour se les procurer. Malgré tout, la clientèle reste au rendez-vous.
À l’époque, la crise de la listériose a poussé le gouvernement à resserrer les normes de production des charcuteries. Dany explique : « Pour respecter les nouvelles règles, il nous aurait fallu embaucher un employé à temps plein, et l’affecter au suivi des cuissons et à la reddition de comptes. C’était au-dessus de nos moyens. »
Le couple se résigne à ne plus distribuer sa production qu’au comptoir aménagé dans l’annexe de la maison. On réduit le volume, et malheureusement la main-d’œuvre. Dany et Adélia se retrouvent les seuls employés de l’entreprise, comme à leurs débuts. C’est un choix qu’ils assument sans regret. « Pour continuer en épicerie, il aurait fallu investir beaucoup d’argent, dit Dany, devenir une vraie grosse patente. Ce n’était pas notre but. Être indépendants, gagner notre vie honorablement en nourrissant notre communauté, ça nous suffisait. »
Et la retraite ?
Le temps est passé, les enfants ont grandi, l’âge a commencé à se faire sentir. Dany et Adélia ont décidé que le temps de prendre leur temps était venu, et ils l’ont annoncé à leur clientèle. « On avait prévu arrêter à la fête du Travail, dit Adélia, sourire en coin, mais à voir les commandes qu’on reçoit, je pense qu’il va falloir étirer un peu… » Parce qu’évidemment, quand la fidèle clientèle apprend la nouvelle, elle ressent le besoin de faire des provisions, pour que le sevrage soit moins cruel !
Mais pourquoi fermer ? N’aurait-il pas été possible de trouver un repreneur pour poursuivre la tradition ? « On a eu deux acheteurs potentiels, des jeunes très intéressés, explique Dany. Les deux se sont vu refuser le crédit pour racheter les équipements et les recettes. » Le fait que l’entreprise n’ait pas de bâtiment autre que la maison familiale rend les prêteurs frileux, surtout avec de jeunes acheteurs.
Il a donc fallu se résoudre à fermer. C’est un vrai deuil pour le couple, qui garde malgré tout un mince espoir qu’un acheteur se présente. « On ne sait jamais, espère Adélia, il y a peut-être un lecteur du Placoteux qui voudra perpétuer notre tradition ! »
En attendant, Dany et Adélia reçoivent des témoignages d’amour de partout. « On reçoit des invitations, tout le monde veut qu’on arrête les voir en passant ! », se réjouit Adélia. On peut y voir le résultat de plus de trente années à tisser des liens solides, en nourrissant leur monde avec cœur, talent et passion. Ils pourront désormais prendre le temps de faire tout ce qu’ils n’ont pas pu faire en trente ans, occupés qu’ils étaient au fumoir et aux chaudrons.
Ils partent le cœur rempli de gratitude pour cette clientèle qui les a suivis durant cette longue histoire d’amour qu’ils ont tissée et entretenue entre Saint-Gabriel et le Québec tout entier. « Nous tenons à leur dire merci du fond du cœur, et que nous les aimons! »
