Dans une classe de sixième année de l’École primaire Sacré-Cœur de La Pocatière, le cinéma n’est plus un simple prétexte pédagogique. Il est devenu, au fil des ans, un véritable espace de création, d’exigence artistique et de réflexion sociale. Pour une troisième fois en cinq ans, l’enseignant Yvan Lévesque se lance dans la réalisation d’un film avec ses élèves. Un projet ambitieux, inattendu à l’automne, mais qui s’est imposé pendant le temps des Fêtes, lorsque l’enseignant a recommencé à écrire.
« Ce n’était vraiment pas prévu, confie-t-il. J’avais déjà beaucoup de projets en marche avec mes élèves, mais je me suis mis à écrire pendant les Fêtes… et l’envie est revenue. »
Le film actuellement en production s’intitule Le Geste. Une comédie burlesque satirique que l’on dit nerveuse, rythmée, et qui explore avec humour et lucidité les mécanismes de la pression sociale, du conformisme et de la quête de reconnaissance à l’ère des réseaux sociaux. Yvan Lévesque en signe le scénario, la réalisation et la production, assumant aussi la pleine direction artistique du projet.
Le Geste met en scène un phénomène absurde, le BIP-BOP, un geste sans signification réelle qui devient, à l’échelle de l’école, une norme sociale imposée. Ce qui débute comme une suite de situations comiques et déjantées bascule graduellement vers un choc plus grave, forçant les personnages à choisir entre l’image et l’amitié véritable. Derrière l’humour, le film pose un regard direct sur la tyrannie de l’image numérique, la peur d’être exclu, et le besoin viscéral d’appartenance.
Même si les interprètes sont tous des élèves de sixième année, le propos n’a rien d’enfantin. Le film s’adresse autant aux adolescents qu’aux adultes, multipliant les niveaux de lecture. « Ce que je voulais, explique Yvan Lévesque, c’était un film où les jeunes jouent vrai, mais où les adultes se reconnaissent aussi. On rit beaucoup, mais on finit par se regarder un peu dans le miroir. »
Sur le plan pédagogique, le projet s’inscrit directement dans le Programme de formation de l’école québécoise. Communication orale, lecture, interprétation, jugement critique, travail d’équipe, persévérance : les compétences mobilisées dépassent largement le simple jeu devant la caméra. Les élèves participent à la compréhension des intentions de jeu, aux ajustements de scènes, à la réflexion sur les thèmes, et à l’effort soutenu que demande une production de cette envergure.
« Ils apprennent à travailler ensemble sur un projet de longue haleine, à gérer leurs émotions, à accepter la critique, à se dépasser. Le cinéma devient un levier incroyable pour développer leur confiance et leur sens des responsabilités », souligne l’enseignant.
Au total, ce sont près de vingt élèves qui sont engagés directement dans le projet, chacun incarnant un personnage au caractère bien défini. Le film accorde une place centrale au non-verbal, au jeu corporel et à la mise en scène, empruntant volontairement le langage visuel des réseaux sociaux : plans courts, montages rapides, humour physique et satire assumée.
Le montage des trois premières scènes est déjà complété, et au retour de la relâche, la moitié du film devrait être assemblée. Comme pour les projets précédents, le film sera présenté en salle, cette fois encore au cinéma Le Scénario, en juin, dans un contexte qui se veut digne d’une véritable première : tapis rouge, public, et fébrilité partagée.
Un troisième film
Ce rendez-vous cinématographique s’inscrit dans la continuité d’une démarche déjà bien établie. En 2022, Yvan Lévesque avait réalisé Le Parc-en-ciel, tourné dans le petit parc entre l’école primaire et l’école secondaire, un film choral où le lieu devenait le théâtre de multiples péripéties. En 2023, Groupe 601 transportait les spectateurs au cœur d’événements mystérieux survenus à l’École Sacré-Cœur, alors qu’un groupe d’élèves tentait d’en percer le secret. Les deux films avaient été projetés en salle, devant parents, amis et membres de la communauté.
« Sans renier les deux premiers films, celui-ci est à des années-lumière. Il n’y a pas de temps mort. Le rythme est rapide, le propos est clair et assumé. Jusqu’à présent, je suis vraiment fier de mes élèves. Ils relèvent un défi immense. »
Pour cette nouvelle production, une affiche officielle, une bande-annonce et une mise en vente de billets au coût de 5 $ sont prévues dès le début du mois de mai. Une capsule produite par le Centre de services scolaire est également en préparation au printemps.
« Ce projet-là, conclut Yvan Lévesque, c’est bien plus qu’un film. C’est une expérience humaine. L’école ne sert pas juste à apprendre des matières. C’est un lieu d’émotions, de relations, de construction identitaire. Et le cinéma permet tout ça, en même temps. »
Un projet porteur
Le Placoteux a eu le privilège de visionner les douze premières minutes du montage du Geste. Yvan Lévesque avait prévenu : son troisième film serait d’un tout autre calibre. Il avait raison.
Dès les premières images, le spectateur est plongé dans l’action. Le rythme est soutenu, nerveux, sans la moindre seconde de flottement. Appuyée par une trame sonore entraînante, la mise en scène est dynamique et attrayante. On sent rapidement que le projet a franchi un nouveau cap sur le plan artistique.
Action, humour, ironie, et chorégraphies tant individuelles que collectives s’entrecroisent avec fluidité. Et les jeunes acteurs y prennent un plaisir évident, sans toutefois sacrifier le sérieux du jeu. Leur professionnalisme surprend. On ne regarde pas seulement un projet scolaire, on assiste à une véritable œuvre assumée, et portée par une distribution engagée.
Honnêtement, emporté par l’intrigue, le signataire de ces lignes en aurait volontiers pris davantage. Le visionnement s’est arrêté précisément au moment où les effets des « BIP-BOP Boosters » commençaient à produire un impact… disons assez sucré. Un arrêt frustrant, juste avant que le chaos ne prenne toute son ampleur.
Mention spéciale à la production qui a poussé le réalisme jusqu’à faire fabriquer de véritables sachets de ces fameux bonbons. Voilà un détail qui fera assurément jaser après la projection, et pourrait forcer — qui sait ? — une production à grande échelle. Ce ne serait pas la première fois que la fiction influencerait la réalité. Qui plus est, leur vente pourrait constituer une belle manière d’assurer la promotion du film !
Au-delà du résultat artistique, ce type de projet rassemble les jeunes autour d’un objectif concret et ambitieux. Ils y trouvent un engagement réel, collectif, tangible, bien loin du virtuel parfois malsain des réseaux sociaux que le film dénonce justement avec finesse. Une expérience de création comme celle-ci laisse des traces durables et positives.
Vivement la version finale, présentée en grande pompe en juin.

