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Jusqu’à quand encore ?

Photo : Hunters Race et Max Böhme, Unsplash

S’il y a une chose que j’ai comprise très tôt dans ma vie, c’est la propension irrépressible des humains à exploiter leurs semblables. On s’en justifie de multiples façons, mais on revient toujours à la même place : le pouvoir et l’argent. L’argent qui donne du pouvoir, et le pouvoir qui donne accès à l’argent.

En général, ça se passe en comité restreint. Je pense que c’est parce qu’on jouit d’autant plus du pouvoir en sachant qu’on fait partie d’une « élite ». La crème de la crème.

C’est aussi parce que pour assurer à l’élite tout le confort qu’elle estime mériter, il est essentiel que les tâches plates, celles qui détruisent la santé, qui font les dos courbés, les mains déformées, les poumons massacrés ; les tâches sous-payées parce qu’il ne faudrait toujours ben pas diminuer le rendement aux actionnaires ; les tâches qui exposent à des doses létales d’arsenic, ou d’amiante, ou de cyanure ; il est essentiel, donc, que ces tâches-là ne soient pas exécutées par ceux qui encaissent les profits. Chacun sa place, et les privilèges seront bien gardés.

Bien sûr, il arrive que la plèbe se révolte. Je suis un peu jeune pour avoir vécu les grandes batailles syndicales de la révolution industrielle, mais les récits qu’on en fait sont éloquents. Il aura fallu un courage immense au peuple pour s’élever contre le Capital, pour trouver la force de résister, et de structurer une opposition avec assez de pouvoir pour faire reculer l’élite. Ces batailles ont fait augmenter les salaires, diminuer les heures de travail, ont introduit des mesures de santé et de sécurité au sein des entreprises. Même les femmes ont réussi des percées révolutionnaires dans des milieux particulièrement hostiles à leurs besoins.

Pendant quelques années, on a pensé avoir, non pas gagné — on n’est pas si naïf —, mais avancé un peu. On a cru que le Capital comprendrait que donner au peuple de quoi vivre dignement, voire confortablement, permettrait d’équilibrer la société, avec pour corollaire non négligeable que des gens qui ne sont pas inquiets pour leur survie ont aussi beaucoup moins envie de se soulever pour faire la révolution. Le confort et l’indifférence, ça marche.

Et ça a marché. Le 20e siècle a vu l’émergence d’une classe moyenne qui faisait bien l’affaire de l’élite. De voisin gonflable en croisière qui s’amuse, le bon peuple a profité de sa prospérité nouvelle pour réduire les inégalités, instaurer des programmes de soutien pour les plus vulnérables, et voir à ce que tout le monde puisse bénéficier d’une part raisonnable de notre gâteau collectif.

J’en vois qui rient, au fond de la salle. Vous avez bien raison.

Parce qu’il y a une autre chose que j’ai comprise aussi en vieillissant : c’est que la cupidité est un travers fort équitablement répandu chez les humains. Résultat, lorsque les plus pauvres se sont vu octroyer une petite part de la richesse réservée aux plus riches, ben les pauvres ont adopté assez rapidement les comportements qui viennent avec : mépris de classe, sentiment de supériorité « méritée », repli sur soi, et méfiance devant ceux qui pourraient bien « voler » cette prospérité nouvelle, et somme toute fragile.

Cette propension naturelle à l’égoïsme est d’ailleurs bien commode. Elle constitue un rempart formidable pour le maintien en place de l’élite. Parce qu’en chaque citoyen moyen sommeille un ultrariche en désir. S’élèvent alors des voix qui réclament de « cesser de brimer ceux qui réussissent ». Lisez ici que toute tentative pour équilibrer les revenus par une fiscalité équitable est perçue comme une menace par ceux qui sont au milieu de l’échelle. « Oui, mais moi, je pourrais bien devenir ultrariche un jour ; faudrait quand même pas qu’on vienne m’imposer sur les revenus que je rêve d’avoir ! »

Même si le système rend plus qu’improbable la réalisation de ce fantasme.

Résultat : les plus riches de la planète ont augmenté leurs avoirs de 81 %1 depuis 2020, alors qu’une personne sur quatre ne mange pas à sa faim, et que la moitié de la population mondiale vit dans la pauvreté.

Pendant qu’on nous chante sur tous les tons que l’immigration est la source de tous nos ennuis, la fortune cumulée des milliardaires a bondi de 2500 milliards $ en 2025.

Pendant qu’on accuse les syndicats d’abuser de leur pouvoir, le salaire des dirigeants des cent plus grandes entreprises canadiennes en 2023 était en moyenne 243 fois plus élevé que celui du travailleur moyen. C’était 104 fois en 1988, et 155 fois en 2009. C’est bien vrai que les riches sont en péril. Pas moi qui le dis, c’est le journal Les Affaires2. Pas exactement un repaire de marxistes-léninistes.

Ça n’empêche pas les gouvernements de voter un peu partout en Occident des politiques fiscales3 qui tendent à réduire l’impôt des plus riches en multipliant les échappatoires légales et réglementaires.

Alors si vous pensez vraiment que les plus pauvres d’entre les pauvres sont à fomenter un complot pour remplacer notre civilisation, je vous suggère humblement de jeter un coup d’œil en haut. Et je remercie Émile Proulx-Cloutier, un artiste d’ici tout ce qu’il y a de woke, pour cette phrase magnifique : Combien de temps encore devrons-nous nourrir la main qui nous mord ?

1 oxfam.qc.ca/la-fortune-des-ultrariches-atteint-des-sommets-inegales-et-menace-les-principes-democratiques/

2 www.lesaffaires.com/mon-entreprise/management-et-rh/iniquites-sociales-et-remuneration-des-pdg-2/

3 tuac.org/fr/news/reformes-de-la-politique-fiscale-de-locde-2025-lerosion-des-recettes-menace-linvestissement-public/