Tu m’aimes beaucoup de ce temps-là. Tu me dragues à tous les micros, chaque jour. Tu me téléphones une fois par semaine, avec ta voix de robot, pour savoir si je t’aime aussi. Tu promets, tu promets, tu promets… Tu voudrais tellement que mon X aille dans ta petite case.
Comment te dire ? Je voudrais bien te le donner, mais j’y tiens, moi, à mon vote. Il y a de l’espoir dedans, des attentes, une certaine notion de ce que je veux pour mon pays. Il est précieux. Je ne le donne pas à n’importe qui.
D’ailleurs, pour l’instant, je t’avoue que je suis pas mal mêlée. Il y a une telle cacophonie sur la ligne de parti…
Alors, montre-moi où tu vas, pour voir si j’ai envie d’y aller avec toi. Parle-moi de tes projets, de ton amour de ce pays et de ses gens. Et quand je dis pays, ne vas pas croire que je te parle de oui ou de non. Je te parle de cette terre sous nos pieds, qui nous nourrit, qui nous respire, qui nous fait ce que nous sommes.
Dis-moi que c’est ensemble qu’on peut avancer, et que nous n’irons nulle part si tout le monde ne peut pas être du voyage. Dis-moi que ce pays colonisé, vendu, espéré, trahi, est tissé de mille couleurs depuis quatre cents ans, des couleurs que chacun d’entre nous porte dans son ADN. Qu’il ne faut pas avoir peur que d’autres couleurs s’ajoutent à la trame de notre catalogne.
Dis-moi que notre cœur québécois est plus grand qu’on pense, et qu’ouvrir les bras nous permet d’embrasser tout ce que ces nouvelles couleurs ont à offrir, et d’offrir en échange une place à notre table, qui est généreuse par nature. Dis-moi que ma grand-mère avait raison, et qu’il est toujours possible de se serrer un peu pour faire de la place à la visite.
Dis-moi, comme Vigneault, qu’il nous reste un pays à nommer. Dis-moi que nous allons le nommer ensemble, à force de citoyenneté. Dis-moi que notre constitution est à l’ordre du jour, réfléchie et rédigée ensemble, à hauteur de peuple. Dis-moi que ce pays existe, avec ou sans nouvelles frontières, que nous pouvons le vivre, qu’il ne faut pas avoir peur.
Dis-moi que tu comprends que notre mode de vie est en train de détruire le seul écosystème où il nous est possible de vivre. Dis-moi que tu comprends que nous vivons sur une boule, un circuit fermé. Et qu’à force de brûler des fossiles, on finit par s’asphyxier soi-même.
Dis-moi que les éoliennes n’ont rien à faire en milieu habité, et encore moins en milieu agricole. Quand bien même ton tracteur est électrique, si la terre est inaccessible, on va labourer quoi, au juste ?
Dis-moi que tu comprends que la croissance infinie est impossible ; que tu vois bien que notre système économique creuse un gouffre de plus en plus vertigineux entre ceux qui ont toute et ceux qui ont rien pantoute ; et que ça t’indigne ; et que tu veux faire quelque chose pour que ça change.
Dis-moi que ce quelque chose pourrait bien être un revenu citoyen. C’est Michel Chartrand qui m’a appris ça. Un revenu qui assure le minimum vital à chaque citoyen, de sa naissance à sa mort. Ça remplace à peu près tous les programmes, toutes les aides, ça t’évite même de signer des chèques individuels avant les élections. Ça simplifie la gestion de l’État — c’était pas une de tes promesses, ça ? —, et franchement, c’est un outil intéressant pour amorcer cette décroissance dont je te parlais plus haut.
Et on n’a pas encore parlé de santé, ni d’éducation, des choses bien trop importantes pour qu’on les confie à l’avidité du profit à tout prix. Dis-moi que les enfants, qui sont l’avenir, et les anciens, qui sont la mémoire, méritent d’être entourés de toute notre sagesse collective, pour que l’avenir et le passé guident le présent.
Me suis-tu toujours ?
Je te parle d’un projet de société, d’une manière de vivre ensemble en prenant soin de tout le monde. En cultivant le beau en nous, en se mettant en gang pour payer ce qui est essentiel. De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins. C’est un slogan socialiste. Il tire son origine du Nouveau Testament, le croirais-tu ? C’est une vieille idée. On n’a pas encore trouvé mieux pour être heureux, simplement.
