Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Ils ne connaissent pas non plus cette vieille chanson que quelques anciens reconnaîtront. Un monument nommé Aznavour y jetait un regard nostalgique sur la bohème de sa jeunesse. Moi, ce sont les bibittes de ma jeunesse qui me hantent.
Rassurez-vous, amis lecteurs, point de thérapie en direct, ici. Les bibittes que j’évoque ne sont pas dans ma tête. Je parle de ces créatures avec beaucoup trop de pattes qui trottinent, qui volent, qui bourdonnent ou qui piquent.
Ce sont des bestioles fascinantes. Sans elles, on meurt tous de faim. Les insectes pollinisent les plantes, font le ménage de nos déchets, ameublissent le sol, détruisent parfois les récoltes, mais les sauvent aussi. Ils nourrissent les autres animaux, y compris beaucoup d’humains. Bref, ils sont indispensables, un peu répugnants pour certains, d’une beauté bouleversante pour beaucoup.
Mon souvenir le plus vif incluant des insectes remonte à mon enfance, en ce temps jadis que j’évoquais plus haut. Et je l’évoque justement parce que les moins de vingt ans ne sauront pas de quoi je parle. Aux autres, les plus gris, ceux dont les parents étaient des hippies, je parle des longs voyages d’été sur le chemin des vacances. Dans mon cas, nous étions des urbains de la métropole, cherchant vers le nord la nature qui nous faisait tant défaut en ville.
Beau Dommage a chanté Rouler la nuit, entre deux murs de sapins verts de gris… Je me souviens de ces murs-là, en route vers Saint-Adolphe, Saint-Sauveur ou Val-David. On partait le vendredi soir. On roulait sur la 15, il fallait arrêter aux guérites et lancer dix sous dans un panier pour pouvoir continuer. Ça aussi, on l’a oublié.
On soupait au Harvey’s, des fois on arrêtait à la Porte du Nord. On arrivait à la noirceur, par la 117. C’est là qu’on réalisait. Les insectes. C’était comme une tempête de neige devant les phares. Ça s’écrasait sur le pare-brise avec de grandes giclées jaunes ou rouges que ma mère faisait toujours l’erreur d’asperger de pisse-pisse et de balayer avec les essuie-glace. Ne faites pas ça.
Le lendemain matin, il fallait passer à la station-service pour dégommer le pare-brise et la grille de l’Econoline. J’ai un net souvenir des couches d’ailes, de pattes et de thorax enchevêtrés. On ne voyait plus la bagnole. On passait le squeegie là-dedans et le cœur nous levait un peu. Surtout que ça prenait plusieurs passages pour retrouver le pare-chocs. Je vous épargne l’état de l’eau dans le seau, après.
Elles sont où, les bibittes ?
Avez-vous fait un long voyage dernièrement ? Vous êtes-vous arrêté prendre de l’essence, ou recharger vos batteries ? Je suis prête à parier que vous n’avez pas eu besoin du squeegee. Il devait bien y avoir un bourdon ou un papillon éclaté au coin d’un phare, mais rien qu’un coup de chiffon ne puisse décoller. Y a pas à dire, c’est plus propre.
Elles sont où, les bibittes ? J’ai un énorme plant de lavande dans mes plates-bandes. Quand il fleurit, il est un véritable aimant à abeilles. Ou il l’était. Depuis quelques années, elles se font rares. Même chose pour les lucioles. Je me souviens de soirs d’été où elles rivalisaient avec les étincelles des feux de la Saint-Jean. Je me fais peut-être des idées, mais elles se font plus rares. Même les maringouins sont moins achalants.
Je me fais peut-être des idées, oui. J’écoute trop les nouvelles. À force d’entendre les avertissements des scientifiques, de voir se succéder les études qui documentent une baisse des populations mondiales d’insectes, je suis probablement encline au catastrophisme. C’est sûrement ça. Mais ça fait un maudit bout de temps, y me semble, que je n’ai pas eu besoin de décaper mon pare-brise en arrivant chez nous.
Ça m’inquiète un peu, quand même, pour la pollinisation, tout ça… Mais c’est vrai que c’est plus propre.