Publicité

Ce que nous sommes

Photo : Bonnie Kittle, Unsplash

Kaboom a quitté sa famille cette semaine. Personne ne le souhaitait vraiment, pas même Kaboom, mais malgré toute sa bonne volonté, la souffrance le rongeait plus fort que son désir de courir encore derrière un ballon, plus fort que la joie de tirer le traîneau avec les petites dedans, plus fort que le plaisir de suivre le vélo de papa jusqu’au bout du monde. Kaboom était scrap.

Pas facile à prendre, comme décision. Tous les propriétaires de chiens vous le diront : la brave bête est un membre à part entière de la famille. L’attachement qu’on ressent est vraiment fort, et quand le temps arrive où la vieillesse est plus forte que le bonheur familial, on a beau savoir que la meilleure décision est de laisser aller son grand frère à poils, on procrastine, on tergiverse, on dit encore peu, juste quelques semaines, jusqu’à Noël, jusqu’à…

Et pendant ce temps

Si vous me lisez depuis longtemps, vous savez que je ne suis pas très optimiste quant à notre destin collectif. Mettons que plus je nous regarde, plus ma foi en nous en prend pour son rhume. Gouvernance, environnement, vivre ensemble, nous faisons collectivement des choix… discutables, avec une constance qui force l’admiration, mais qui mine mon espoir en des lendemains qui pourraient chanter, si seulement on s’y mettait. On n’a juste pas envie de s’y mettre. On fonce vers notre propre fin avec l’énergie aveugle du déni assumé. Notre phrase préférée : si personne ne fait le premier pas, je ne vois pas pourquoi moi, je le ferais.

Ça fait qu’on ne fait rien. Et ça fait que je nous regarde aller avec la certitude qu’on ne s’arrêtera pas avant de tomber dans le vide. Je l’ai dit mille fois : notre espèce est vouée à la disparition, à plus ou moins long terme, faute de la volonté — ou de la génétique — pour briser le cercle vicieux du toujours plus.

Pourtant, il arrive que la vie mette sur mon chemin des gens qui pensent autrement que moi. Qui croient fermement que les humains sauront réagir, par amour pour leurs enfants, par un sursaut de lucidité, par instinct de survie…

Roméo Bouchard est un de ceux-là. Devant les mêmes faits, devant les mêmes constats, alors que je ne vois que notre incurie, lui regarde les efforts de ceux qui changent le monde, une goutte d’eau à la fois sur notre brasier collectif. Il m’aide à relativiser ma lucidité sereine, comme il dit. Quand je parle avec lui, je me dis que j’ai peut-être tout faux. Qui sait ?

Alain Crevier en est un autre. Il y a quelques semaines, grâce à l’insistance d’un collègue journaliste [merci, Marc], j’ai pu passer quelques heures en compagnie de l’animateur de Second regard. Il m’a fait le même effet que Roméo : il sait voir en nous le beau au-delà de l’outrance. Sa vision du monde et des humains laisse toujours une part à l’admiration. Il m’a raconté ses rencontres avec des humains parfois célèbres comme Elie Wiesel, prix Nobel de la paix rescapé de la Shoah, ou invisibles comme Ani Chöying Drolma, plus féministe dans son monastère bouddhiste que bien d’autres aux premiers rangs des manifs. Vous lirez Être, son plus récent livre, ça vaut la peine.

Au terme de cette très généreuse entrevue, je suis rentrée à la maison avec de la matière à réflexion, et un très bienvenu coup de tonnerre dans ma vision des choses. J’ai dormi chez ma fille, à côté de Kaboom qui rêvait encore qu’il courait derrière les oies sauvages, ses vieux os rajeunis par le sommeil.

Avant de m’endormir aussi, je me suis promis de ne jamais oublier que si nous sommes capables du pire, nous décidons aussi très souvent de nous retrousser les manches, et de laisser l’amour guider nos actes. Ça fait de belles histoires et ça tient le cœur au chaud.

L’autre jeudi, Kaboom est parti, entouré de sa famille, soulagé de son grand âge par les mêmes vétérinaires qui l’avaient soigné toute sa vie. Tout le monde braillait sa vie dans la salle d’op. C’est ce que j’aime de nous, quand les vétérinaires pleurent ; quand les mains se tendent, quand les cœurs s’ouvrent… et quand on accepte de faire le premier pas, juste parce que c’est ça qu’il faut faire.