Quand elle en avait assez de la routine des trois repas par jours, du lavage et du ménage — c’était ça dans le temps —, ma mère quittait la cuisine et s’allongeait de tout son long sur le divan, sourire aux lèvres. Elle devenait Grace.
Pas Grâce Tremblay, la voisine qui étendait son linge avec des rouleaux sur la tête, Grace la princesse, la vraie. Grace de Monaco. Celle qui descend les escaliers comme si elle flottait, toujours bien coiffée, même au réveil. À peine un œil ouvert, et Le Printemps de Vivaldi se mettait à jouer tout seul et les oiseaux chantaient. Même les rideaux avaient l’air heureux.
Jamais ma mère n’aurait imaginé sa Grace étendue devant une télé avec un sac de chips sur le ventre et du chocolat fondu entre les doigts. Ça, c’était pour le peuple. Elle, c’était la noblesse. Grace portait bien son nom.
Moi, mon rêve, c’était Farrah Fawcett. L’une des Anges de Charlie. La plus belle, avec sa longue chevelure blonde qui flottait au vent. En plus, elle était mariée à Steve Austin, enfin Lee Majors, l’homme bionique. J’avais son poster dans ma chambre, probablement soigneusement détaché d’un exemplaire du magazine Le Lundi.
Et je lui ai écrit.
Avec une vraie feuille et un crayon. Certainement pour lui dire qu’elle était belle, et que j’étais disponible pour le mariage. J’avais probablement trouvé une adresse dans la chronique de Michel Girouard dans Allô Vedettes. Je crois me souvenir de mon sourire béat d’espoir lorsque je suis allé poster ma lettre. J’avais soigneusement léché et apposé le timbre.
Elle ne m’a jamais répondu.
Mais dans ma tête, c’était clair : elle m’avait lu. Elle voulait me répondre, mais elle était juste trop occupée à vivre sa vie parfaite sur une plage. Parce qu’elle passait ses journées à la plage. Oui, oui, toutes ses journées. Lorsqu’il pleuvait, elle souriait, et hop, le soleil revenait. J’avais toujours espoir, et ça suffisait à me faire rêver.
Ma mère et moi, on était bien, dans ce flou existentiel et ce luxe imaginaire. On avait des idoles. Inaccessibles, donc parfaites. C’était ça le secret.
Aujourd’hui, nos princes et princesses sont sur Facebook et Instagram. On les voit évachés sur leur divan devant la télé, habillés en mou, en train de manger des chips, pas coiffés, pas maquillés, à regarder leur téléphone. Le rêve a pogné un mur. On ne fantasme plus leur vie, on la défile. Une image banale en suit une autre à l’infini. Finalement, Grace et Farrah faisaient la même chose que nous. Mais on ne le savait pas. Alors on pouvait facilement les imaginer autrement.
Maintenant, ça devient compliqué de rêver grand, quand voit que finalement, même les gens qu’on met sur un piédestal cherchent aussi leur télécommande entre deux coussins.
Mon père disait que ça allait mal dans le monde. Il n’avait pas tort. Mais à l’époque, on avait au moins une échappatoire. Une princesse. Une actrice. Un poster. Une illusion. Lui avait Les démons du midi pour le faire rire. Il devait s’imaginer que Suzanne Lapointe et Gilles Latulippe riaient à longueur de journée. C’était suffisant pour le rendre de bonne humeur.
Peut-être que le problème, ce n’est pas qu’on ne peut plus rêver des autres, c’est qu’on n’a jamais vraiment appris à rêver de nous. Vous, vous faites quoi pour rêver ?
