Je reviens du Sud. Une croisière. Je cherchais la sainte paix. J’ai donc choisi de me joindre à plus de 10 000 autres personnes sur un gigantesque bateau de croisière. Vive la paix. Je suis comme ça. Un être de contradiction. J’aime être seul dans le bois, ou au centre-ville de New York. Pas entre les deux. Bien gros, bien petit, ou rien.
J’étais sur le MSC World America. Un monstre. Je vous jure. En une semaine, je n’ai pas eu le temps d’en faire le tour. Sur ces nouveaux bateaux, ils ont pensé à tout. La nouvelle configuration fait qu’avec une cabine balcon « Fantastica », tu vois la mer d’un bord, et lorsque tu tournes un peu la tête, c’est la promenade pleine de vie, 14 étages plus bas. Le meilleur des deux mondes pour quelqu’un comme moi qui n’arrive pas à se brancher.
Quand je me lassais du calme de la mer des Caraïbes, je tournais la tête, et hop… plein de monde joyeux et heureux. Ou en tout cas qui avaient l’air heureux. Ça prenait des photos à n’en plus finir. Des selfies. Des vidéos. Des poses et des poses. On aurait presque dit, spécialement avant le souper, que tout le bateau auditionnait pour devenir influenceur de l’année.
Et là, je l’ai vue. La jeune fille parfaite, botoxée, qui passait ses journées à parler toute seule, à se filmer elle-même pour ses abonnés Instagram : à la piscine, à la plage, dans l’eau, hors de l’eau, au buffet, aux excursions, devant les couchers de soleil, devant son assiette de frites, tout devenait prétexte à une séance photo de dix minutes. Elle avait tellement de faux cils que j’avais peur qu’elle décolle au premier coup de vent.
Des fois, elle parlait. Mais juste à son téléphone. Avec une voix douce, faussement spontanée. Elle racontait probablement sa vie de rêve dans des paysages de rêve, avec un sourire de rêve. J’écrirais bien un sourire Pepsodent, mais les jeunes n’auront pas la ref. Raymonde, ma compagne de voyage, et moi, on la regardait en imaginant les réactions de ceux qui la suivent. Comme ils devaient la trouver belle, chanceuse, heureuse, épanouie, comme ils devaient rêver de sa vie. S’ils avaient vu l’envers du décor, ils auraient peut-être déchanté.
Parce que la jeune fille en question était seule. Toute seule. Partout. Seule à la piscine. Seule à la plage. Seule au buffet. Seule aux spectacles. Elle ne souriait vraiment que lorsqu’elle ouvrait sa caméra. Dès que le téléphone se fermait, son visage redevenait vide, comme un rideau qui tombe après un spectacle. Elle parlait à des milliers de personnes qu’elle ne connaissait pas, qu’elle ne voyait pas, et pendant ce temps-là, elle était entourée de centaines de personnes qui ne lui parlaient pas, ne s’en occupaient pas. Elle semblait même gênée dans la foule.
Je n’ai pas osé, mais j’ai pensé lui demander si elle pouvait choisir entre passer sa journée à se filmer toute seule, ou manger un pâté chinois avec quelqu’un qui la fait rire, elle ferait quoi ?
Mon père disait toujours que le bonheur, c’est comme le sucre à la crème : quand on en veut, on s’en fait. Si l’on fait abstraction de mes préjugés de « mon Dieu qu’elle fait pitié », peut-être que c’est exactement ce qu’elle a fait. C’était peut-être ça, son bonheur à elle : une caméra, des filtres et des pouces en l’air. Ou peut-être qu’elle essayait de se convaincre elle-même qu’elle était heureuse. On ne le saura jamais.
Les gens heureux n’ont pas d’histoire. Et ceux qui en montrent trop cachent parfois le silence entre deux publications.