J’ai toujours été impressionné par l’histoire de l’usine de Bombardier de La Pocatière, aujourd’hui Alstom, née et nourrie par le génie et la débrouillardise des gens de la région. Impressionné aussi par la fierté des gens que je côtoyais à Saint-Germain qui, souvent après des cours de soudure de haut niveau, travaillaient pour Bombardier. C’était une classe à part.
Avec la part du contrat que vient de recevoir l’usine pour la construction de 450 — et même 900 — wagons pour le métro de Toronto, lesquels viennent s’ajouter à ceux déjà en chemin pour les métros de Vancouver, du New Jersey et de Montréal, la seule usine de haute technologie et d’envergure internationale de la région peut espérer un avenir.
De Moto-Ski à Bombardier
Inspirés sans doute par J.-Armand Bombardier qui avait inventé la première motoneige en 1959 (Ski-Doo), deux ingénieurs de La Pocatière, Raoul Pelletier et Jean-Yves Bélanger, et un industriel, Charles-Eugène Bouchard, commercialisent trois ans plus tard (1962) leur premier Moto-Ski orangé, tout métal, huit chevaux, « accessible, fiable et performant », baptisé Cupidon. Le succès est immédiat : viendront le Capri (18 ch.), le Zéphyr (25 ch.) et le Mirage (35 ch.), moins lourds, plus confortables, plus stables. Neuf ans plus tard (1971), 37 000 véhicules sont produits et vendus dans l’année : Moto-Ski est deuxième au monde pour la motoneige, qui est devenue le rêve de tous les Québécois en hiver.
Le choc pétrolier de 1973 affecte gravement les entreprises. Moto-Ski tout comme Bombardier en souffrent. Le renouvellement des wagons du métro de Montréal incite alors Bombardier à se réorienter vers le marché du matériel ferroviaire roulant : il achète Moto-Ski (1975), rapatrie sa production de motoneiges à Valcourt, et recycle l’usine de La Pocatière pour y produire et y assembler des wagons de métro, celui de Montréal, puis de Mexico, puis de New York. C’est l’âge d’or de l’usine. Mon voisin, qui y a travaillé toute sa vie, me raconte :
« On était plus de 3000 employés. L’usine était opérée par des gens de la région, souvent même des petits cultivateurs à mi-temps, capables de tout faire. On construisait deux wagons par jour : un le jour et un la nuit. Pas question d’arrêter la chaîne de montage : il fallait livrer, et on se débrouillait pour livrer. Aujourd’hui, c’est géré par des “instruits” qui ne savent plus visser un boulon… Les travailleurs n’ont plus d’initiative. Ce n’est plus ce que c’était. »
De Bombardier à Alstom
Les wagons de métro, de tramway ou de train de banlieue usinés et montés à La Pocatière se retrouvent dans le monde entier : New York, Paris, Londres, Brésil, Arabie, Chine, Suisse, Australie, Vancouver, Toronto, etc. Mais Bombardier, après ses percées audacieuses en aéronautique, se verra finalement obligé de vendre sa ligne de production de wagons à Alstom en 2021. À La Pocatière, il ne reste présentement que 500 employés, et on fabrique les pièces d’une voiture aux quatre jours.
Malgré tout, « Bombardier de La Pocatière » demeure un joyau de la région ; une fierté pour son monde ingénieux, débrouillard et aguerri ; le noyau industriel et technologique auquel se greffent de bons emplois et une foule de petites entreprises. Cette usine est née et a grandi ici. Elle fait partie de nous. Et notre Caisse de dépôt en détient 17 % des parts.
Espérons que le libre-échange aveugle, le protectionnisme américain et la bureaucratie centralisatrice n’en viendront pas à bout.
