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Le troisième référendum

Photo : Archives Radio-Canada

Maurice Duplessis, dans sa sagesse politique, affirmait que personne ne te céderait jamais le pouvoir, et qu’il fallait que tu l’arraches toi-même à celui qui le possède afin de l’obtenir. Cette maxime, bien que cynique, n’en demeure pas moins une vérité générale pour la nature humaine. Que ce soit de grands pouvoirs, ou des pouvoirs somme toute insignifiants, celui qui les détient ne voudra aucunement les céder, voire même les partager, à moins d’y être contraint. Pourquoi ? Parce que le pouvoir est très grisant et plus qu’addictif. Comment alors naviguer vers l’indépendance dans ces eaux troubles ?

Nous avons appris récemment que l’ex-premier ministre du Canada Jean Chrétien était à l’origine de l’Opération citoyenneté visant à augmenter le nombre de nouveaux citoyens canadiens susceptibles de voter Non au référendum sur la souveraineté du Québec. Personne ou presque dans les milieux politiques n’a été surpris de ces révélations, car ces allégations couraient déjà depuis bien des lustres.

Les intérêts

Évidemment, si j’applique ici la logique du pouvoir et des intérêts, comme discuté dans ma dernière chronique, il n’est pas surprenant que Jean Chrétien ait agi de la sorte. Oui, il a triché, mais la fin ne justifiait-elle pas les moyens ? Un État favorise toujours ses intérêts au détriment de ses pseudo-valeurs, et j’ajouterais ceci : c’est exactement la même chose dans la vie du commun des mortels. Dans ce monde de surconsommation, où l’idéal divin a été remplacé par celui du consumérisme et du je-me-moi, l’intérêt personnel prime plus souvent qu’à son tour…

Qu’il s’agisse du précepte chrétien — traiter l’autre comme on voudrait l’être soi-même — ou de l’impératif catégorique du philosophe Emmanuel Kant qui pousse la raison à demander : « Et si tout le monde agissait comme moi, est-ce que la société se porterait mieux ? », la morale n’a visiblement plus la cote dans notre merveilleux monde. Ceci étant dit et compris, si faire l’indépendance du Québec demeure une priorité pour plusieurs, il y aura certains concepts à dépasser, ce qui comprend également la peur de perdre un troisième référendum.

L’argumentaire

Dans la logique de Lucien Bouchard et de Mario Dumont, perdre un troisième référendum sur l’indépendance du Québec serait catastrophique. Le premier, perdu en 1980, a provoqué le rapatriement de la constitution en 1982. On parle ici d’un affaiblissement du Québec au sein de la fédération canadienne par la perte d’une partie de son autonomie législative, la perte de son veto historique, et le renforcement du pouvoir des tribunaux sur les lois du Québec.

Le référendum perdu de 1995 — ou plutôt volé, à la lumière des dernières révélations — a fait en sorte qu’Ottawa a repris confiance dans sa vision centralisatrice, et a commencé à intervenir plus directement dans plusieurs domaines, voire même hors de ses champs de compétences historiques : la santé, les normes sociales, les programmes pancanadiens, la culture, le financement des municipalités, etc.  Et comment passer sous silence la loi imposée sur la clarté référendaire, stipulant qu’Ottawa déciderait de la majorité nécessaire pour faire l’indépendance du Québec ?

En somme, pour Bouchard et Dumont, les deux échecs référendaires on fait perdre au Québec son rapport de force, et lorsque celui-ci est pratiquement inexistant, le plus fort impose rapidement sa vision au plus faible. Il n’a plus besoin de négocier, car la peur de perdre est désormais inexistante ou presque. Comme le disait jadis le Chef : « Tu négocies seulement lorsque tu as peur de perdre. Avant ça, tu ne négocies jamais ! »

Parallèle historique

La Réforme luthérienne, initiée par Martin Luther en 1517, naît d’une critique profonde de l’Église catholique, en l’occurrence la vente d’indulgences, la corruption, l’accumulation de richesses, et l’éloignement du message évangélique. Luther (moine catholique à l’époque) affirmait que le salut vient par la foi seule, que la Bible est l’autorité ultime, et que chaque croyant peut accéder directement à Dieu, sans passer par l’entremise de la hiérarchie ecclésiale. Ses idées se répandirent rapidement, grâce à l’imprimerie, et donnèrent ensuite naissance au protestantisme, entraînant du même souffle une rupture majeure dans la chrétienté.

Face à cette secousse, l’Église catholique réagira avec ce qu’on appelle la Contre-Réforme. Le moment clé est le concile de Trente (1545-1563), où l’Église clarifie sa doctrine, réforme la formation du clergé, corrige certains abus, et renforce sa discipline interne. Elle réaffirma ainsi l’importance des sacrements, de l’autorité ecclésiale et de la tradition. En somme, elle procéda au renforcement de ses dogmes plutôt que de chercher un compromis avec les idées de Martin Luther. Il est nécessaire ici de préciser qu’avec la Contre-Réforme, la chrétienté ne s’est jamais réconciliée, et que le schisme a perduré…

Après les échecs de 1980 et de 1995, les libéraux ont agi essentiellement de la même manière en renforçant l’autorité d’Ottawa, tout en centralisant davantage son pouvoir. En somme, au lieu de chercher à trouver un terrain d’entente avec le Québec, les libéraux ont durci le ton envers les Québécois. Oui, il y a eu sous Brian Mulroney l’Accord du lac Meech, mais encore là, cet accord a été torpillé en coulisse par Pierre Elliott Trudeau et Jean Chrétien. La réconciliation des deux peuples fondateurs n’a ainsi pas eu lieu…

Le contre-argument

Prenons à l’inverse l’argumentaire de Bouchard et Dumont. Il est certes vrai que les deux échecs référendaires ont totalement affaibli le Québec au sein de la Fédération canadienne. Mais en même temps, ne serait-ce pas là la preuve qu’on ne peut plus faire confiance à Ottawa pour assurer nos droits collectifs au Québec ? Si le Canada était de bonne foi, aurait-il pu œuvrer à ce que ce scénario indépendantiste n’arrive plus en proposant au Québec certains aménagements ? Dans un monde idéal, oui, mais dans la réalité où le plus fort impose sa volonté, Ottawa a choisi l’écrasement et le subterfuge… Le néocolonialisme canadien, quoi !

À sens unique

Si à chaque fois, le Canada réagit en nous écrasant, il est clair à mon sens qu’Ottawa ne travaille pas pour les Québécois, mais bien exclusivement pour ses propres intérêts. En somme, nous continuons à subir la défaite de 1759, et c’est la loi du plus puissant qui l’emporte toujours, et ce, au détriment du respect d’un des deux peuples fondateurs de ce pays.

Donc, si deux échecs référendaires ont affaibli le Québec, il est à mon sens plus que le temps d’en tenir un troisième et de le remporter, car la partie en face de nous cherche visiblement à nous dominer, et ce, à des fins qui ne sont pas dans l’intérêt supérieur des Québécois. Se réclamant d’être le premier État postnational, Ottawa cherche de cette manière à nous imposer sa vision par la force, sans prendre considération de la spécificité québécoise, ce qui provoque inéluctablement notre disparition tranquille en raison de l’idéologie multiculturaliste dominante…

Le risque

Oui, il y a un risque de perdre un troisième référendum. Mais si vous comprenez mon argumentaire, ne pas tenir un troisième référendum, c’est forcément le perdre. De toute manière, nous n’avons qu’à regarder la courbe descendante du pourcentage des Canadiens français au Canada depuis l’Acte d’Union de 1840 pour se rendre que compte le Québec (berceau des francophones) ne possède désormais plus que 22 % du poids politique au Canada, alors que nous possédions jadis (au temps du Bas-Canada) plus de 60 % du poids politique de la nouvelle unité administrative de la Province of Canada.

Rappelons que l’Acte d’Union était une réponse des autorités britanniques aux rébellions de 1837-1838 : on voulait centraliser, assimiler et stabiliser. L’objectif n’était clairement pas de bâtir un pays, mais de mieux contrôler. Un seul parlement, dominé par les intérêts anglophones…

À moins que l’héritage de vos ancêtres ne vous préoccupe point, demeurer dans le Canada, c’est manifestement donner son accord implicite à notre affaiblissement, voire même à notre disparition collective. Pensez-y…