J’ai appris récemment que j’étais diabétique. De type 2. Bon, vous direz que c’est rendu tellement fréquent que ça vient presque avec une carte Costco, mais ça demeure inquiétant pareil.
En réalité, je l’étais probablement depuis un bon bout de temps. Mon médecin de famille m’avait déjà dit, il y a plusieurs années, que j’étais « sur la ligne ». Entre-temps, il a mouru. (Note à Éliane, notre réviseuse : je sais, « on a mouru », ça ne se dit pas. J’essaie de rester fidèle au choc de la nouvelle.) J’ai appris « son départ » dans le journal. La notice nécrologique m’apprenait donc par la même occasion que je devenais officiellement orphelin. De médecin. Depuis ce temps-là (des temps immémoriaux pour quelqu’un de mon âge), je le suis toujours.
Heureusement, grâce au fameux guichet d’accès pour les patients orphelins, invention digne du pain tranché, j’ai fini par obtenir une consultation. Pour autre chose. Mais j’avais avec moi mes résultats d’analyses sanguines. Le médecin les regarde. Il me regarde. Il regarde encore les résultats. Et là, il me dit calmement : « Je vous annonce que vous êtes diabétique. » Ah. Champagne, showbizz.
Et la machine s’est mise en marche. Tests, conseils, rendez-vous, nutritionniste. J’ai fait connaissance avec le guide alimentaire de la personne vivant avec le diabète et avec les légumes. Enfin, presque.
Bon. Je savais qu’ils existaient. Mais leur présence dans mon assiette était plutôt décorative. Une patate, c’est un légume, non ? Hé ben non. C’est un féculent. Oui monsieur. La patate ne fréquente pas les légumes verts. Elle traîne plutôt avec le pain, le riz, le blé d’Inde et toute cette gang-là. Elle ne devient pas plus respectable si on lui ajoute « frite », « au four », « bouillie » ou — pire — « patate en chocolat ». Les vrais comprendront. Paillasson est mort, d’ailleurs. Et dans mon souvenir, il était relativement gras.
Mais revenons au guide alimentaire de la personne bla bla bla. Mon assiette idéale devrait être composée à moitié de légumes. Je regarde le dessin. Je reconnais tout le monde : madame tomate, monsieur concombre, monsieur chou — dans lequel naissent les bébés — les jumelles carottes et les autres.
Puis la case des protéines, qui devrait composer la moitié de l’autre moitié de mon assiette. Monsieur poisson, monsieur fromage, monsieur poulet et monsieur beurre de peanut… quand on n’a pas de feu. Ça prend la « ref » pour la comprendre celle-là. Mon diabète m’inspire.
Pas de trace de monsieur bœuf ! À ma connaissance, un bœuf, ce n’est pas sucré ? Finalement, je l’ai trouvé. Sous forme de bon gros contre-filet dans les protéines sans glucides. Mais paraît qu’il faut y aller mollo. Privilégier les coupes maigres. Écoutez, si on m’oblige à manger du filet mignon pour le reste de ma vie, je vais faire un effort.
Mais je m’égare.
Les légumes. Depuis ma tendre enfance, quand je demandais « on mange quoi ? », ma mère répondait toujours quelque chose comme : « du poulet », « de la morue aux tomates », « du roast-beef ». Et elle ajoutait parfois : « avec des légumes ». Les légumes étant généralement de magnifiques patates pilées avec une orgie de beurre et un lac de gravy prisonnier dans le petit cratère de la montagne de purée. Miam.
Je fais cette recette depuis des décennies. Quand j’en parle à la nutritionniste avec un sourire béat, elle me regarde en silence. Pendant quelques secondes qui se transforment en longues secondes silencieuses. Assez pour me faire sentir légèrement imbécile. Puis elle me dit quelque chose qui me frappe : « Plutôt que de chercher ce que vous mangez avec votre viande, demandez-vous quelle protéine vous allez manger avec vos légumes. » Ah. Pas fou.
Donc maintenant, chaque jour, à chaque repas que le bon Dieu amène, je mange des légumes accompagnés d’un peu de poulet, d’œuf, de tofu… ou de filet mignon. Les légumes sont devenus le cœur de mes repas. Et le pire, c’est que j’aime ça. Je découvre des saveurs, des manières de les cuisiner. Le dimanche est devenu ma « journée légumes ». J’en fais griller une montagne au four : brocolis, courgettes, carottes, poivrons, choux-fleurs. J’en mange toute la semaine. C’est pratique, c’est bon, c’est santé.
Bon, ce n’est pas toujours facile avec un chum qui salive en prononçant les mots « Burger King ». Mais avec le prix de l’essence qui explose, et le fait que le Burger King le plus proche est soit au Nouveau-Brunswick, soit à Lévis, je l’assois devant la télé avec son jeu vidéo, et il en oublie même qu’il doit juste manger.
Un des effets collatéraux de mon nouveau régime légumier : je maigris. Bon, une autre affaire. La vie est vraiment compliquée. Moi qui pensais mourir noyé dans une mer de gravy, je revis, rongé de l’intérieur par un brocoli. « Miam, miam, miam, les bons gros légumes, miam, miam, miam, j’ai hâte d’en manger. » Content de vous avoir mis la chanson dans la tête.
