Je savoure ces jours-ci le roman épistolaire d’Anaïs Barbeau-Lavalette et de Steve Gagnon, Architectures de la joie, publié chez Marchand de feuilles. C’est une pure merveille, je vous le recommande pour chasser la grisaille de nos temps fous.
À travers les lettres qu’ils s’échangent, les auteurs traquent les sources de joie qui nourrissent leur vie. C’est absolument bon pour l’âme. Et bien sûr, ça pousse à l’introspection. C’est quoi, mes sources de joie à moi ?
Je dois bien l’avouer, je ne suis pas poète pour deux cennes. Les grands sentiments et l’exaltation me tombent sur les nerfs. Mon Artiste intérieur s’écrit avec un « a » minuscule. Mon truc à moi, c’est plus la sérénité, la contemplation tranquille. Je n’ai pas de turbo intérieur ; je suis une mémé-à-roulettes, et ça me convient très bien.
Mais lire ces deux-là, qui veulent suivre la vie jusqu’au fond des étangs et au creux des maisons, qui sont grandioses jusqu’au bout du monde, ça me remue. Et parce que je ne suis absolument pas de même, je cherche ce qui me met en joie pareil.
Et je trouve. Et ça ne ressemble pas à ce que je lis dans le livre. Mais je trouve. Je trouve dans ce que je suis, quoi d’autre ? Je trouve la joie dans ce nuage de plectrophanes, tout roses à force d’être blancs sous le soleil du matin, soulevés par mon passage à travers un champ enneigé. Je la trouve dans les gestes de bonté gratuite qui naissent au cœur de mes voisins. Dans mes petites-filles qui me sautent au cou, pour rien, pour laisser jaillir l’amour spontané. Dans l’odeur divine d’une sauce à spag’ qui bouillonne, ou d’un poulet qui rôtit. Dans les gros becs qui se chamaillent dans la mangeoire, dans les colibris qui reviennent pour faire enfin naître le printemps. Dans le ronron de mon chat, le plus beau son du monde.
Et les mots…
Et je la trouve dans les mots. Ceux du duo Lavalette-Gagnon me submergent au point que j’oublie tout ce qui m’agace dans leur recherche permanente d’absolu. Je n’ai pas besoin de connaître le nom précis des lichens ou des champignons, mais de les voir nommés par ces deux-là, avec l’intensité qui leur est propre, me remplit de joie, et c’est une joie qui est en moi depuis que je ne sais plus depuis quand je sais lire.
À tel point que j’ai offert un dictionnaire à Alice, la plus grande de mes petites. Un vieux, en papier. À neuf ans, il est temps qu’elle sache qu’on peut se perdre dans l’ordre alphabétique. Et que c’est une grande source de joie. Il suffit de tourner les pages.
Le plectrophane, par exemple : on peut demander à Gemini, ou à ChatGPT de nous le décrire. Ça sera parfait. On saura tout de cet oiseau, son allure, son habitat, sa bouffe, ses préférences sexuelles. Mais on passera à côté de la pléiade, qui est juste en dessous de lui dans mon dictionnaire. Et on ne pensera peut-être pas qu’une pléiade de plectrophanes, c’est encore plus joli qu’un nuage.
Et de la pléiade, le dictionnaire me mènera aux étoiles, celles des mers et celles qui filent dans le cosmos glacé. Et des météores à la métempsychose, l’avant-midi y passe, et Mémé est en joie.
Pas besoin d’algorithme, juste d’un peu plus de temps. Pas bon, ça. Ça ralentit le jeu. Ça nécessite quelques minutes de trop pour obtenir une information qui pourrait nous être garrochée beaucoup plus rapidement par la sacro-sainte IA instantanée. M’en fiche.
Un dictionnaire, c’est le livre de Fanfreluche, c’est le globe terrestre du vocabulaire. On s’y perd et on fait le tour du monde, en réarrangeant l’histoire au rythme dicté par les mots eux-mêmes.
Anaïs et Steve trouvent la joie au contact des bouts du monde. Ils touchent, ils sentent, ils bougent pour trouver la joie. Je n’ai pas besoin du bout du monde. À tort ou à raison, je sens que le bout du monde, c’est moi, puisque la Terre est ronde. Il suffit de reculer d’un pas pour y être. Dans ce pas-là se trouve ma joie.
Et la vôtre ?
